Les enfants de Mohammad Bakri saluent la mémoire de l’acteur palestinien lors de la cérémonie d’ouverture de la 7e édition du Festival du film de Amman. Photo Festival de Amman
La septième édition du Festival du film de Amman-Awal Film s’est ouverte dimanche soir au Centre culturel al-Hussein, avec un hommage appuyé à l’acteur palestinien Mohammad Bakri, figure majeure du cinéma palestinien disparue en 2025, et une célébration du cinéma tunisien à travers la projection de Sophia, écrit, réalisé, produit et interprété par Dhafer L’Abidine.
La cérémonie a débuté par un film retraçant les moments marquants de la carrière de Mohammad Bakri (1953-2025), artiste dont l’œuvre est indissociable de son engagement en faveur de la cause palestinienne. Habitué du Festival du film de Amman, où plusieurs de ses films avaient été présentés, l’acteur entretenait également un lien fort avec la Jordanie, qu’il qualifiait de « premier second pays ». Un hommage particulièrement émouvant, ponctué par les interventions de ses enfants.
Très émue, sa fille Yafa Bakri a déclaré : « Papa, que puis-je écrire sur toi ? Comment parler de l’absence alors que tu es toujours présent sur cette scène, dans les yeux du public et dans la mémoire de chacun ? Tu as affronté le tyran, réalisé Jenin, Jenin contre le silence et tenu tête, comme un roc, à cette folie appelée Israël. Personne n’a pu t’effacer. »
Son fils Adam a décrit son père comme « un esprit libre, magique, courageux et profondément rebelle », estimant que « s’il n’était pas un prophète, il portait en lui ce que portent les prophètes ». Son frère Saleh a conclu cet hommage sur une note plus politique : « Nous te promettons, au nom de l’arme invincible qu’est l’art, d’arracher la mort et l’oppression de notre terre et de remplir le monde de soleils, d’Orient en Occident. »
« Au-delà du cadre »
Dans son discours d’ouverture, la présidente du festival, la princesse Rym Ali, est revenue sur le thème de cette édition, « Beyond the Frame » (« Au-delà du cadre »). « Ce qui se trouve au-delà du cadre, c’est la culture, la mémoire et les expériences que nous traversons. C’est elles qui donnent aux films leur émotion, leur authenticité et leur voix. Pour les cinéastes arabes, regarder au-delà du cadre, c’est aussi reprendre possession de nos récits. Pendant trop longtemps, d’autres ont décidé quelles histoires méritaient d’être racontées et lesquelles devaient rester hors champ », a-t-elle déclaré.
En hommage à la Tunisie, pays invité de cette édition, le musicien jordanien Yazan al-Rousan, fondateur du groupe Autostrad, a interprété Sabah el-Kheir, Tunis, avant de rejoindre la chanteuse Zein Awad pour revisiter un chant du patrimoine jordanien. Cette parenthèse musicale a apporté une note de légèreté à une cérémonie présentée par Zein Awad et le journaliste Muhannad al-Jazeera, dans un contexte régional toujours marqué par la guerre.

Dhafer L’Abidine : « Raconter nos histoires avec notre propre voix »
La soirée d’ouverture du festival s’est achevée avec la projection de Sophia, dont l’intrigue suit Emily, une Britannique qui quitte Londres pour rejoindre sa fille Sophia en Tunisie, dans l’espoir de l’aider à renouer avec son ex-mari Hicham. Mais la disparition soudaine de la jeune femme transforme ce voyage en une enquête où se mêlent secrets de famille, mensonges, racisme, haine et fractures culturelles.
Le réalisateur Dhafer L’Abidine s’est dit « fier » de voir Sophia ouvrir le festival. « C’est un honneur, mais aussi une responsabilité de représenter le cinéma tunisien à Amman, a-t-il déclaré à L’Orient-Le Jour. Sophia est un film atypique : il ne relève ni du cinéma d’auteur classique ni du cinéma commercial. C’est une coproduction tuniso-britannique qui aborde des questions profondément humaines à travers les codes du thriller. » Le cinéaste s’est également réjoui de la place accordée cette année au cinéma tunisien. « Il existe une véritable proximité entre les cinémas tunisien et jordanien. Le Festival de Carthage avait rendu hommage au cinéma jordanien il y a deux ans ; aujourd’hui, les rôles s’inversent. Nous faisons face aux mêmes difficultés : le financement, la distribution et la diffusion de nos films, qui circulent parfois davantage en Occident que dans leur propre pays. Il est essentiel de nous soutenir mutuellement et d’offrir au public arabe la possibilité de découvrir ses propres histoires. »
Alors que nombre de films présentés au festival abordent la guerre, la mémoire ou la perte, Sophia choisit un autre registre. « C’est un thriller, mais il parle d’un sujet universel : les différences culturelles, le racisme et les préjugés. Ces questions ne sont pas liées à une actualité précise ; elles traversent nos sociétés depuis longtemps. »
Installé au Royaume-Uni depuis vingt-six ans et marié à une Britannique, Dhafer L’Abidine explique que cette double culture a profondément nourri son écriture.
« J’ai longtemps été frustré de voir nos histoires racontées de l’extérieur, avec un regard orientaliste, sans profondeur ni authenticité. J’ai voulu les écrire, les produire et les réaliser avec notre propre voix, notre sensibilité et notre culture, afin qu’elles parlent aussi bien au public arabe qu’international. »
Le réalisateur estime que le cinéma arabe mérite une reconnaissance plus importante sur la scène internationale. « Je fais des films parce que j’ai des histoires à raconter et une vision du monde à partager. Sophia parle des familles, des fractures identitaires et des différences de perception entre la Tunisie et la Grande-Bretagne. Mon ambition est que nous soyons présents sur la scène mondiale avec des œuvres sincères, exigeantes et profondément ancrées dans notre réalité. C’est pour cette raison que j’ai choisi de produire moi-même mes films, en les finançant sur mes fonds propres. »
Le cinéaste se réjouit enfin du parcours international de Sophia, notamment de son accueil au Festival international du film de Santa Barbara.
Connu pour sa carrière d’acteur au cinéma et à la télévision, en Tunisie comme à l’étranger, Dhafer L’Abidine reconnaît que cette notoriété lui a permis de franchir le pas vers la réalisation, l’écriture et la production. Une nouvelle aventure qu’il décrit comme une évidence, nourrie par une passion ancienne pour le septième art. Il prépare actuellement deux nouveaux longs-métrages, qu’il annonce très différents de ses précédentes réalisations.

