Certains voyages élargissent notre regard. D’autres, plus rares, nous ramènent là d’où nous venons.
Je suis parti au Japon comme tant d’autres : avec l’envie de découvrir une civilisation fascinante, ses paysages, ses temples, sa gastronomie, sa discipline et cette alliance singulière entre traditions millénaires et technologies de pointe. Je ne m’attendais pas à ce que ce voyage me fasse penser, presque à chaque étape, au Liban.
À mesure que je parcourais les sanctuaires shintos de Kyoto et les temples nichés au cœur des montagnes japonaises, un sentiment familier s’imposait. Ce n’était ni une ressemblance architecturale ni une proximité religieuse. Les traditions spirituelles sont profondément différentes. Pourtant, quelque chose d’essentiel semblait les rapprocher : une même manière d’habiter le silence.
Les sanctuaires japonais se dévoilent rarement d’un seul regard. Ils se méritent. Souvent, une longue marche sous les arbres précède leur découverte. Guidé par les torii vermillon, le murmure des eaux, le bruissement des feuilles et la lumière filtrant à travers la forêt, le visiteur avance lentement, comme si le chemin lui-même préparait à la rencontre du sacré.
Comment ne pas penser alors aux montagnes libanaises qui conduisent à Annaya ? Là aussi, l’ascension fait partie du pèlerinage. Peu à peu, le tumulte du monde s’efface. La montagne devient une transition entre le quotidien et l’intériorité.
À l’ermitage de saint-Charbel comme dans les sanctuaires japonais, le silence n’est jamais synonyme de vide, il devient une présence. Les visiteurs parlent à voix basse, ralentissent naturellement le pas, comme si le lieu imposait de lui-même une forme de respect. Les gestes changent, mais leur intention se rejoint souvent. À Annaya, le pèlerin allume un cierge, fait le signe de la croix, s’agenouille devant le tombeau de saint Charbel, dépose une intention de prière ou un ex-voto et demeure quelques instants dans un recueillement profond. Au Japon, le visiteur franchit le torii, se purifie les mains et la bouche au temizuya, fait tinter une cloche pour annoncer sa présence aux kami, dépose une offrande, s’incline, frappe deux fois dans ses mains, prie en silence puis suspend parfois une plaque votive (ema) portant un souhait. Les rites diffèrent profondément dans leur signification théologique, mais ils expriment une même aspiration humaine : interrompre la course du temps, confier une espérance, rendre grâce ou simplement retrouver la paix.
L’eau est partout. Au Japon, elle accueille le visiteur dès l’entrée des sanctuaires, où le geste de purification invite à laisser derrière soi les préoccupations du quotidien. À Annaya, elle coule des fontaines du sanctuaire, se partage dans le traditionnel gobelet en cuivre dont boivent les pèlerins et se retrouve aussi dans l’eau bénite que beaucoup emportent avec eux comme signe de bénédiction et de confiance. Dans les deux lieux, l’eau dépasse sa fonction matérielle : elle relie l’homme à quelque chose de plus grand que lui.
Il y a aussi la lumière. Les cierges qui vacillent devant l’ermitage de saint- Charbel répondent, d’une certaine manière, aux lanternes de pierre et aux flammes discrètes des sanctuaires japonais. Dans les deux cas, une simple flamme suffit à rendre le silence visible.
Le plus marquant ne serait donc pas ce qui distingue ces lieux, mais ce qu’ils éveillent chez celui qui les traverse. En réalité, ce n’est pas seulement Annaya que le Japon rappelle, mais une part essentielle de l’âme maronite. Depuis près de seize siècles, les maronites ont façonné leur spiritualité au cœur des montagnes libanaises. Les monastères de la vallée de la Qadisha, les chapelles creusées dans la roche, les ermitages suspendus aux flancs des falaises traduisent une même conviction : le silence, la solitude et la nature ne sont pas une fuite du monde, mais un chemin vers Dieu. Les traditions théologiques du Japon et du christianisme maronite ne pourraient être plus différentes. Pourtant, toutes deux semblent avoir confié à la montagne la mission de préparer le cœur de celui qui cherche quelque chose de plus grand que lui.
Le Japon m’a appris que l’on peut reconnaître un sentiment avant même d’en comprendre l’origine. Et ce sentiment, je l’avais déjà éprouvé à Annaya.
Il m’a aussi rappelé autre chose. Ce pays, détruit il y a moins d’un siècle par deux bombes atomiques, a su se relever avec une résilience devenue un modèle pour le monde. En le parcourant aujourd’hui, il est difficile de ne pas penser au Liban. Non pas parce que nos histoires seraient comparables, mais parce que le Japon rappelle qu’aucune blessure collective n’interdit l’espérance et qu’aucun déclin n’est nécessairement définitif.
Nous passons souvent des années à rêver d’horizons lointains, persuadés que l’émerveillement se trouve ailleurs. Il suffit d’un simple voyage pour nous révéler une vérité plus simple : il arrive que l’on traverse le monde entier pour retrouver, sous une autre forme, ce que nous avions depuis toujours sous les yeux !
Jean EL-HAJJ
Résident en dermatologie
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