Les valises s’empilent à l’aéroport. Encore. Les médecins, les ingénieurs, les enseignants partent. Un par un. Puis par vagues. On compte les départs comme on compte les pertes en temps de guerre. Chaque billet d’avion est un coup de massue de plus pour un pays déjà à genoux.
Le Liban saigne. Pas seulement à cause de la crise économique, des coupures d’électricité ou de l’effondrement de la livre. Non. Le vrai drame, c’est l’exode silencieux de ceux qui pourraient, justement, le sauver. Les jeunes diplômés, les chercheurs, les entrepreneurs : tous ceux qui ont encore l’énergie de croire en un avenir meilleur… ailleurs. On les voit partir, on les entend parler de Toronto, de Dubaï, de Paris. On les écoute expliquer, avec un mélange de honte et de soulagement, qu’ils n’ont plus le choix.
On nous dit que c’est temporaire. Que la situation va s’arranger. Pourtant, les chiffres ne mentent pas. Selon la Banque mondiale, plus de 40 % des professionnels de santé ont quitté le Liban depuis 2019. Les universités se vident. Les hôpitaux manquent de main-d’œuvre. Les start-up ferment faute de talents. Et pendant ce temps, les discours politiques tournent en rond, comme des disques rayés. On répète les mêmes promesses, les mêmes excuses, les mêmes justifications. Comme si le temps était suspendu. Comme si le pays pouvait se permettre d’attendre.
Le problème ? On a l’habitude de gémir, de subventionner, de promettre. Mais on n’agit pas. Pas vraiment. Pas assez. Pas au bon endroit. On attend des miracles, des aides internationales, des plans de sauvetage. Comme si le Liban était un navire en perdition, et que le monde allait, par magie, lui tendre une bouée. Pourtant, l’histoire montre que les miracles n’arrivent que pour ceux qui se battent. Et nous, on se bat contre qui ? Contre nous-mêmes, parfois.
Regardez autour de vous. Les pharmacies ferment parce qu’il n’y a plus de médicaments. Les écoles suppriment des classes faute d’enseignants. Les entreprises délocalisent leurs bureaux. Même les cafés, ces lieux de vie où l’on refait le monde, se vident. Les discussions ne tournent plus qu’autour d’une seule question : « Tu pars quand ? » On en rit. On en pleure. On fait semblant de ne pas y penser. Mais la question reste là, suspendue dans l’air, comme une menace.
Pourtant, des solutions existent. Des petites. Des concrètes. Des réalistes. Prenez l’exemple de l’Arménie. En 2020, le pays a lancé un programme pour attirer sa diaspora : exonérations fiscales, aides au logement, simplification des démarches. Résultat ? Des centaines de professionnels sont revenus. Pas tous. Mais assez pour faire la différence. L’Arménie a compris une chose simple : un pays, ça se reconstruit avec des bras, des têtes et des cœurs. Pas avec des discours.
Et nous ? Que faisons-nous ? On organise des conférences. On signe des mémorandums. On pleure sur le sort du pays. Mais on ne crée pas les conditions pour que ceux qui partent aient envie de revenir. Ou, au moins, pour que ceux qui restent aient envie de rester. On parle de réforme, mais on ne la fait pas. On parle de transparence, mais on la fuit. On parle d’avenir, mais on vit au jour le jour.
Il y a les salaires, bien sûr. Impossible de rivaliser avec l’Europe ou le Golfe. Mais l’argent n’explique pas tout. Beaucoup partiraient moins s’ils sentaient que leur travail compte. Que leur voix compte. Que leur pays, finalement, compte. Combien de fois a-t-on entendu un jeune dire : « Ici, même si je travaille dur, rien ne changera ? » Combien de fois a-t-on vu des talents s’éteindre, faute de reconnaissance, faute d’opportunités ?
Le Liban a toujours su rebondir. Après les guerres, après les crises, après les catastrophes. Mais cette fois, c’est différent. Parce que cette fois, ce ne sont pas les bombes qui détruisent le pays. C’est l’indifférence. C’est le découragement. C’est cette impression, de plus en plus forte, que plus rien ne vaut la peine.
Pourtant, il y a des signes d’espoir. Des initiatives locales, portées par des citoyens qui refusent de baisser les bras. Des associations qui forment les jeunes aux métiers de demain. Des entrepreneurs qui créent des emplois malgré tout. Des artistes qui continuent à produire, à innover, à rêver. Ces Libanais-là, ils sont encore là. Ils se battent. Ils résistent. Mais ils ont besoin de savoir qu’ils ne sont pas seuls.
Alors oui, il faut des réformes. Des vraies. Pas celles qu’on annonce pour calmer les bailleurs de fonds. Celles qui changent la vie des gens. Une administration moins corrompue. Un système bancaire qui fonctionne. Des infrastructures dignes de ce nom. Et surtout, un message clair : ici, on a besoin de vous. Ici, votre travail a du sens. Ici, vous pouvez construire quelque chose.
Parce que le Liban, sans ses cerveaux, n’est plus qu’un décor. Un beau pays, avec des montagnes, une mer turquoise et des souvenirs. Mais sans avenir. Et ça, personne ne le veut. Pas même ceux qui sont partis.
On dit souvent que les Libanais sont résilients. Qu’ils savent s’adapter, survivre, se relever. C’est vrai. Mais la résilience a des limites. Un jour, même les plus tenaces finissent par lâcher prise. Un jour, même les plus optimistes finissent par douter.
Alors il est temps d’agir. Pas demain. Maintenant. Avant qu’il ne soit trop tard. Avant que le dernier avion ne décolle. Avant que le dernier espoir ne s’envole.
Le Liban mérite mieux que des adieux. Il mérite des retours. Des reconstructions. Des renaissances. Mais pour ça, il faut plus que des mots. Il faut des actes. Il faut du courage. Il faut de la volonté.
Et surtout, il faut croire que ce pays vaut encore la peine qu’on se batte pour lui. Parce que si on n’y croit plus, qui le fera à notre place ?
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