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Nos lecteurs ont la parole

La tentation du néant et la promesse de la vie

Je suis né en 1978, au Liban, dans un pays qui apprenait à conjuguer la vie au passé et la mort au présent. La guerre civile fut mon berceau, son fracas ma berceuse. Les obus rythmaient les journées, les coupures d’électricité les nuits, et l’enfance se faufilait entre les checkpoints comme un animal traqué. On ne parlait pas encore de « trauma », mais de « destin » ou de « volonté de Dieu ». Et la souffrance psychique n’avait pas encore de nom clinique

Pourtant, c’est dans cette proximité avec la mort que j’ai appris que la beauté du monde réside dans sa finitude. Une existence éternelle serait une vie inachevée parce que sans fin, un cercle vicieux qui ne se referme jamais. Les plus beaux espoirs naissent parfois des fins tragiques, comme ces fleurs obstinées qui transforment les crevasses du dessert en promesses de vie.

La mort, écrivait Montaigne, est notre compagne la plus fidèle : c’est elle qui donne son relief à chaque instant de notre vie, non l’inverse. « Ne se suicident que les optimistes », écrivait Cioran, paradoxe noir d’un esprit qui savait combien le désespoir peut être, lui aussi, une forme de lucidité.

Choisir la fin de son histoire, c’est vouloir être maître de son destin. Il y a, dans cette tentation, une forme d’orgueil tragique : surprendre la mort en la prenant à son propre piège, choisir les couleurs de sa propre disparition, décider du moment où l’on pose le point final. Certains croient pouvoir décider du moment où la mort frappera, comme si la liberté humaine consistait à arracher à la fatalité son ultime privilège.

Camus affirmait que le suicide est la seule question philosophique véritablement sérieuse. Il y voyait la ligne de crête entre l’absurde et la révolte. Il ne s’agit pourtant pas, pour lui, d’un éloge de la mort volontaire, mais de la mesure de la détresse qui peut y conduire.

Les cicatrices de la chair sont visibles, palpables, parfois exhibées comme des trophées de survie. Celles de l’âme, elles, sont muettes et pernicieuses.

La mémoire façonne notre présent et dicte souvent notre avenir  ; elle peut être tyrannique, dangereuse, surtout lorsqu’elle est habitée par des éclats de sang, de chair, des hurlements et des odeurs nauséabondes.

Je fais partie de ceux qui ont survécu physiquement aux absurdités de la guerre, mais l’après-guerre a parfois ressemblé à un champ de mines intérieur.

La dépression ne m’est pas tombée dessus comme un éclair dans un ciel serein  ; elle a été l’onde longue de ces années de chaos. On la traite souvent comme une faiblesse de caractère, un manque de volonté, une sorte de paresse morale. Pourtant, il s’agit bien d’une maladie qui altère la perception, abîme le jugement et ronge le désir. Elle n’est pas un caprice ni un défaut de courage, mais un effondrement intime, chimique, psychique, existentiel.

Le suicide, que certains Anciens voyaient comme un acte de liberté, a longtemps été voué à l’infamie par les religions monothéistes. Nous parlons presque toujours depuis la rive des vivants. Or la seule personne qui aurait une certaine légitimité pour juger un tel acte serait celle qui aurait survécu à son propre suicide. Autant dire : personne.

Et pourtant, au cœur même de cette nuit, il arrive qu’une lumière obstinée se fraie un passage. Un jour, alors que j’étais alité, vidé de toute énergie, sans envie ni projet, la porte de ma chambre s’est ouverte. Mes deux filles sont entrées sans un mot. Elles se sont approchées de moi et m’ont pris dans leurs bras avec une délicatesse infinie, comme si j’étais un objet fragile qui risquait de se briser au moindre geste brusque. Elles n’avaient pas de discours, pas de théorie, pas de solution. Elles avaient leurs bras, leur chaleur, leur silence. Ce fut pour moi une promesse de lumière.

Ce sont les cœurs qui m’entouraient qui ont été décisifs pour remonter la pente : ma femme, mes filles, mes parents, mes frères, quelques amis, et même un chat, compagnon discret de mes longues journées allongé. Ses pattes sur ma poitrine, ses ronronnements au rythme de ma respiration, formaient une sorte de pacte tacite : tant que tu respires, je respire avec toi.

Parfois, c’est un regard, une main, un animal, qui nous retiennent au bord de l’abîme.

S’il y a une étrange élégance à vouloir clore soi-même le chapitre de sa vie, il y a un courage plus grand encore à accepter de continuer à écrire, ligne après ligne, même lorsque l’encre se fait rare et que la page semble trop lourde à tourner.

Vivre est une possibilité fragile qui demande des soins, des liens, des mots, des caresses et des silences. L’essentiel est de rompre le silence avant que le néant ne s’impose comme une évidence et que la mémoire traumatique n’appuie sur la gâchette.

La dépression se soigne. Le trauma se travaille. La mémoire peut être apprivoisée.

La mer, disait Critchley, peut être contemplée à l’infini. Elle rappelle que tout revient, tout se retire, tout recommence. Entre deux vagues, il y a un battement de cœur. Tant qu’il bat, rien n’est définitivement écrit.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Je suis né en 1978, au Liban, dans un pays qui apprenait à conjuguer la vie au passé et la mort au présent. La guerre civile fut mon berceau, son fracas ma berceuse. Les obus rythmaient les journées, les coupures d’électricité les nuits, et l’enfance se faufilait entre les checkpoints comme un animal traqué. On ne parlait pas encore de « trauma », mais de « destin » ou de « volonté de Dieu ». Et la souffrance psychique n’avait pas encore de nom clinique Pourtant, c’est dans cette proximité avec la mort que j’ai appris que la beauté du monde réside dans sa finitude. Une existence éternelle serait une vie inachevée parce que sans fin, un cercle vicieux qui ne se referme jamais. Les plus beaux espoirs naissent parfois des fins tragiques, comme ces fleurs obstinées qui transforment les crevasses du...
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