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Nos lecteurs ont la parole

Je viens du Sud...

Je m’appelle Hiba Bilal Bdeir. J’ai 39 ans et je viens de Nabatiyé, dans le sud du Liban. Je suis professeure de français dans les lycées officiels ainsi qu’à l’Institut français du Liban. Je suis née et j’ai grandi en Côte d’Ivoire, avant de revenir au Liban en 2005 pour mes études universitaires. Depuis, je m’y suis installée, par amour pour ce pays.

Je suis Hiba Bdeir, une fille du sud du Liban, une « déplacée » –

une terminologie nouvelle que j’ai appris à porter malgré moi depuis 2023.

Déplacée deux fois. Deux fois arrachée à ma vie.

Depuis octobre 2023, tout a basculé. Deux éclatements de guerre atroces ont traversé mon existence : septembre 2023, puis mars 2026. Entre les deux, une vie elle aussi fragmentée, suspendue, éclatée par une guerre qui ne s’est pas terminée.

Un vendredi de juin 2026. Je me réveille devant une photo de mon quartier, Hay al-Bayad, à Nabatiyé. J’essaie de reconnaître les lieux parmi les décombres. Les repères ont disparu. Une coupole gît à terre. Seule l’enseigne d’une pharmacie me permet encore de comprendre où je suis.

Je pense à mon avenir, à mon travail, à ma vie. Tout semble figé, comme arrêté au milieu d’un souffle. Je vis entre deux mondes : un passé rempli de vie, de projets et de rêves, et un avenir devenu flou, presque inaccessible. Je me sens incapable de tout reconstruire. Et au fond, pourquoi

devrions-nous toujours être ceux qui reconstruisent ?

Je suis une citoyenne libanaise, avec cette seule différence : je viens du Sud. Moi, immigrée en Côte d’Ivoire, rentrée au Liban en 2005, j’ai toujours refusé de repartir malgré les guerres. Mes parents vivent encore en Afrique. Pourtant, je m’acharne à rester ici, seule parfois, à endurer ce que les Sudistes endurent depuis des décennies, parce que cette terre est la mienne. Parce que j’aime ma patrie, mes racines, mes oliviers, et tout ce qui continue à me rattacher à ce pays malgré ses blessures.

On me parle souvent d’un plan B, comme s’il suffisait de recommencer ailleurs. On me dit qu’il faut m’adapter à un nouveau monde, à de nouveaux visages, à une autre manière de vivre. Qu’il faudrait poser la première pierre d’une nouvelle existence. Mais comment reconstruire une vie lorsque l’on n’a jamais choisi de quitter l’ancienne ?

Il y a encore quelques mois, en janvier, j’avais préparé un vision board pour l’année à venir. J’y avais collé des voyages, des sorties, un livre à publier, des projets de travail, des rêves simples mais précieux. Une vie normale, en somme. Aujourd’hui, tout semble flotter au milieu des décombres, comme des fragments emportés après une explosion. Et jusqu’à quand faudra-t-il vivre ainsi, suspendu entre l’attente et la perte ?

On me répète qu’il faut patienter, que la patience est la clé. Mais attendre qui ? Attendre quoi ? Le Sud semble avoir été abandonné par tous. Les déplacés n’existent que dans les chiffres, jamais dans les discours.

On parle de cessez-le-feu comme d’une promesse de paix. Pourtant, ce mot résonne désormais avec une ironie cruelle. Nous en sommes arrivés à nous demander si, sans ce cessez-le-feu, il y aurait eu moins de destructions, moins de villages rayés du paysage. Comme si cette expression, censée garantir la sécurité, avait ouvert paradoxalement un espace à davantage de violence –

un « cessez-le-feu » qui sonne parfois comme « cessez-le-feu et continuez de tirer », un feu vert silencieux pour achever le Sud. Déjà, à plusieurs reprises et sous différentes formes, le cessez-le-feu est proclamé. Pourtant, sur le terrain, rien ne s’apaise : tout se fissure encore, les maisons, les infrastructures, et jusqu’au patrimoine, lui aussi livré à la destruction.

Les négociations directes nous effraient elles aussi. Elles se déroulent sous le feu, dans une violence toujours plus intense. Comment encore y croire ? Que négocie-t-on, et sur quoi, lorsque, au même moment, nos maisons sont ravagées, nos infrastructures détruites, nos écoles et nos commerces réduits au silence ?

Le reste du Liban continue à vivre, presque normalement parfois, pendant que le Sud porte seul le poids du désastre. Et une question revient sans cesse :

mérite-t-il vraiment ce déluge ?

Nous, déplacés, comme tous les Libanais, voudrions simplement vivre comme tout le monde. Vivre sans avoir à compter les bombardements, sans craindre chaque appel, chaque trajet, chaque nuit.

La mort des habitants du Sud semble peu à peu s’être normalisée : des civils, des secouristes, des familles entières disparaissent dans une forme d’indifférence insoutenable. Partout ailleurs, la vie continue. Partout ailleurs, on essaie encore de vivre. Sauf au Sud.

Je suis une Libanaise. Une fille du Sud. Une femme portant des rêves, des projets, des aspirations simples, comme n’importe quelle citoyenne du monde, et qui mérite, elle aussi, de vivre dignement.

Aujourd’hui, depuis cette nouvelle terre qui m’accueille, mes pensées retournent sans cesse vers mon balcon, mon jardin, les ruches de mon oncle, vers tous ces fragments d’une vie qui s’éloigne de moi un peu plus chaque jour, comme si elle appartenait déjà à un autre monde.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Je m’appelle Hiba Bilal Bdeir. J’ai 39 ans et je viens de Nabatiyé, dans le sud du Liban. Je suis professeure de français dans les lycées officiels ainsi qu’à l’Institut français du Liban. Je suis née et j’ai grandi en Côte d’Ivoire, avant de revenir au Liban en 2005 pour mes études universitaires. Depuis, je m’y suis installée, par amour pour ce pays.Je suis Hiba Bdeir, une fille du sud du Liban, une « déplacée » –une terminologie nouvelle que j’ai appris à porter malgré moi depuis 2023.Déplacée deux fois. Deux fois arrachée à ma vie.Depuis octobre 2023, tout a basculé. Deux éclatements de guerre atroces ont traversé mon existence : septembre 2023, puis mars 2026. Entre les deux, une vie elle aussi fragmentée, suspendue, éclatée par une guerre qui ne s’est pas terminée.Un...
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