Qalaat Doubié (ou Chakra) s’apparente moins à un château qu’à une véritable forteresse-garnison, et conserve un haut degré d’authenticité et d’intégrité. Photo Mission archéologique française
Le Liban subit l’une de ses pires guerres, laissant planer « une menace sur un ensemble fortifié médiéval, inscrit sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture », rappelle Sarkis Khoury, à la tête de la Direction générale des antiquités (DGA). Ce dernier, qui avait soumis à l’Unesco « le dossier complet » de cinq forteresses de Jabal Amel, présidera en juillet un groupe de spécialistes libanais en Corée pour soutenir cette candidature au titre de patrimoine mondial, et par conséquent « des biens en péril présentant une valeur exceptionnelle pour l’humanité », ajoute M. Khoury.
Architecture militaire médiévale
L’ensemble regroupe cinq châteaux majeurs érigés au début du XIIe siècle, dans le cadre des premiers postes militaires croisés de la région : Qalaat al-Chkif (château de Beaufort), Qalaat Tebnine (château de Toron), Qalaat Chakra (château de Doubié), Qalaat Deir Kifa (château de Maron) et la citadelle de Chamaa. Trônant sur des collines à portée de vue l’une de l’autre afin de communiquer par des signaux lumineux, ces citadelles constituent « malgré leur ruine partielle, des archétypes de l’architecture militaire médiévale (…) Elles conservent un haut degré d’authenticité et d’intégrité (…) et offrent un témoignage unique de l’évolution de l’architecture fortifiée sur près de neuf siècles, puisqu’elles sont restées en usage jusqu’à la fin du XIXe siècle », souligne l’Unesco sur son site. Aussi, l’ensemble a bénéficié depuis le conflit de 2024 d’une « protection renforcée provisoire » en tant que biens culturels par la décision n° C54/24/4.EXT.COM/4 de l’Unesco. Mais Israël témoigne ouvertement de son mépris envers le droit international. Le 31 mai 2026, il hisse son drapeau au sommet de Qalaat el-Chqif, reconnu par l’Unesco comme « l’un des châteaux de l’époque des croisades les mieux conservés du Proche-Orient ». « Prétendre que des tunnels ont été aménagés dans les soubassements de la forteresse est archi faux », affirme Sarkis Khoury.

Quant à la citadelle de Chamaa (Chameh), définie par les experts de l’Unesco comme un « monument vivant » en raison de son usage historique ininterrompu depuis le IIIe siècle après J.-C., elle a été réduite en ruine suite à deux vagues de bombardements en 2024 et en mars 2026, mais « elle sera reconstruite », dit le directeur de la DGA, signalant pour exemple le centre-ville de Varsovie, délibérément détruit par les nazis et rebâti intégralement.
Tebnine, des fondations antérieures aux croisades
Qu’est-il advenu des citadelles de Tebnine, Chakra et Deir Kifa, sont-elles impactées par les hostilités en cours au Liban-Sud ; ont-elles été endommagées ? Leurs localités subissent depuis des mois de violents bombardements qui ciblent leurs tissus urbains et menacent directement l’intégrité de leurs forteresses historiques. Face aux frappes militaires mettant en péril le patrimoine libanais, le ministre de la Culture Ghassan Salamé a multiplié les démarches auprès de la communauté internationale pour protéger l’identité culturelle et historique du pays.
Bien qu’en ruine, Qalaat Tebnine (Bint Jbeil) demeure selon l’Unesco « un exemple remarquable de fortification du Moyen Âge, présentant des traces d’occupation remontant à l’âge du bronze ». Après sa restauration partielle en 1990 et son ouverture au tourisme en 1996, la citadelle a vu en 2024 un de ses murs pulvérisé. Plantée au sommet d’un promontoire rocheux – ce qui lui vaut son nom de « Toron », « colline isolée » en vieux français –, la forteresse est fondée en 1104 par le gouverneur de Tibériade, Hugues de Saint-Omer. L’objectif est stratégique : sécuriser l’arrière-pays aux côtés du château de Beaufort et verrouiller la route reliant Tyr à Damas.
Conquis par Saladin en 1187, le château est repris par les croisés en 1229, avant de passer sous domination mamelouke puis ottomane. Pour l’archéologue et géographe français du XIXe siècle Victor Guérin, « sa position ultrastratégique au cœur du pays en faisait déjà une ville forte aux époques judaïque et cananéenne ». Un avis partagé par le spécialiste des fortifications Jean-Claude Voisin, coauteur avec Lévon Nordiguian de Châteaux et églises du Moyen Âge au Liban. D’après lui, « dans les structures de base, on voit encore des murs de fondation appartenant à des périodes historiques antérieures à celle des croisés ». Sur le plan d’ensemble, le château adopte une forme circulaire irrégulière qui épouse la topographie de la colline. L’entrée principale est protégée par une barbacane et un chemin d’accès coudé. Ce dispositif ralentissait la progression des troupes ennemies. L’enceinte fortifiée est jalonnée de « douze tours carrées et semi-circulaires qui offraient des angles de tir optimaux contre les assaillants ». Le site abrite également un réseau de citernes d’eau creusées dans la roche, permettant de résister à de longs sièges en zone aride. Une grande tour (donjon) servait de résidence seigneuriale au cœur de la forteresse.
Les cheminées à hotte de Chakra
« Aménagé en éperon barré, le site se présente sous la forme d’un quadrilatère irrégulier flanqué de six tours appartenant à des époques différentes », écrit Jean-Claude Voisin dans une publication des annales de l’Université Saint-Joseph.
L’analyse des maçonneries réalisée par l’archéologue Cyril Yovitchitch, pendant les fouilles de l’IFPO en 2012, révèle trois phases de construction distinctes. La première correspond à la construction de la turris (tour de fortification militaire) remontant au XIIe siècle. Les deux autres phases du bâti, plus complexes à dater avec exactitude en l’absence de données stratigraphiques, ont doté le château de bâtiments de deux niveaux, connectés par de longs murs de fortification (les courtines) et entrecoupés à intervalles par des tours carrées ou rectangulaires. « Par ce déploiement de postes de tir, Qalaat Doubié s’apparente moins à un château qu’à une véritable forteresse-garnison », affirme l’auteur de l’étude. Il souligne aussi que des secteurs entiers semblent contemporains.
« Cependant, dit-il, certains procédés, tels les voûtements, sont identiques dans les parties les plus anciennes du château comme dans les plus récentes. » Toutefois, l’un des points les plus remarquables du programme résidentiel (espace de vie) de Qalaat Doubié est la présence des grandes cheminées à hotte dans la cuisine du rez-de-chaussée, de la pièce située au-dessus, et celle de la grande salle à l’étage du bâtiment. « C’est un fait assez rare, souligne Yovitchitch. De tels dispositifs ne sont pas légion dans les fortifications proche-orientales. Si, dans l’Occident médiéval, des cheminées de ce type se rencontrent assez fréquemment et connaissent un véritable essor à partir du XIVe siècle, elles sont absentes des fortifications ayyoubides et mameloukes, tout comme les cuisines ou les grandes salles. » L’indisponibilité d’indices stratigraphiques rend la datation de cette phase bâtie problématique.
Deir Kifa posée sur un site phénicien
Perché sur une colline entourée de vallées, le château de Deir Kifa était un redoutable bastion médiéval d’une superficie de 17 000 à 20 000 mètres carrés. Il était réputé imprenable, jusqu’à sa chute face aux Mamelouks du sultan Qalawun. Ce dernier l’assiégea pendant sept jours, s’en empara et le détruisit en 1289 afin d’empêcher les derniers soldats croisés de s’y réfugier. Selon les documents historiques, les lieux étaient à l’origine occupés par « un centre commercial » construit au Xe siècle par Aram ibn Ya’qoub sur un ancien site phénicien. Le bazar abritait principalement des marchés animés, des tanneries et des ateliers de teinture du cuir. Le lieu doit son second nom, Qalaat Maroun, au chef croisé français Meron, qui s’est emparé des lieux en 1124 pour construire une forteresse à sept imposantes tours circulaires dont certaines se sont effondrées avec le temps.

Deir Kifa se compose de trois niveaux distincts. Le sous-sol où des ruines sont attribuées à l’époque phénicienne. Le rez-de-chaussée à voûtes d’arêtes, daté de la période des croisés, comprend la résidence du commandant, des gymnases et des salles de réunion. Plus récent est l’étage supérieur. Il a été reconstruit en 1761 par un chef féodal de Jabal Amel, le cheikh Abbas Mohammad al-Nassar, nommé gouverneur de Tyr et de sa région par les Ottomans. En gros, l’ensemble de Deir Kifa est ceinturé par une muraille de six mètres de haut. À chacun de ses sept angles se dresse une tour de huit mètres de diamètre. Ces structures abritaient des corps de garde, des entrepôts à blé et des caves ayant fait office de prisons. Entre 1976 et 2006, les bombardements israéliens ont sérieusement dégradé la structure du château. Et au cours de ces derniers mois, le village et sa périphérie ont été la cible de frappes aériennes, entraînant d’importantes destructions matérielles.
Bien que partiellement en ruine, ces châteaux racontent une histoire intimement liée aux convulsions de la région.


