Le matin de mon départ à Paris, j’ai confié à mon père une mission. Pendant que ma mère préparait dans la cuisine la nourriture que j’emporterai, lui devait me faire une sélection de ses livres pour l’année.
Après le déjeuner, il me tend deux volumes. Pity the Nation de Robert Fisk. Et un épais recueil de Gibran Khalil Gibran, en arabe. J’ai dit non, choisis un autre livre. Ma valise était pleine, le recueil pesait 1,5kg. Il a insisté : « Tu le porteras à la main. »
Dans la voiture pour l’aéroport, ma grande sœur au volant, moi et ma petite sœur sur la banquette arrière, mon père à l’avant ouvrait déjà le recueil. Il lisait à voix haute un poème : Le jour où je suis né. Gibran y a vingt-cinq ans et compte les tours de la Terre autour du soleil.
Je partais pour la sixième année consécutive à Paris. À l’aéroport, il me retend le recueil. Je le prends, les larmes aux yeux pour les au-revoir.
À Paris, j’ai posé les deux livres sur ma table de nuit. Fisk d’un côté. Le recueil de poème de l’autre, la reliure patinée par les années. Je me suis fixé un rituel. Chaque soir, un poème. Je lisais l’arabe lentement, parfois en butant, revenant sur un mot pour le laisser infuser. Fisk, lui, je le lisais autrement, par chapitres entiers, comme on avale une chronique. Les deux livres ne tenaient pas le même temps. L’un se mesurait en minutes, l’autre en années de guerre.
Ils ont cohabité ainsi plusieurs semaines, sans se parler. Jusqu’à un soir. J’ouvre Fisk pour la première fois et tombe, avant la préface, sur une dédicace. « Pitié pour la nation pleine de croyances et vide de religion. Pitié pour la nation qui acclame le tyran comme un héros. » Et au bas de la page, un nom : Gibran Khalil Gibran.
J’ai levé les yeux. J’ai regardé, sur ma table de nuit, le recueil de mon père, le même Gibran que je lisais chaque soir. Le Britannique venu documenter la guerre du Liban avait emprunté son titre, et ses premiers mots, au poème Pity the Nation écrit en 1933, à New York. Fisk, cinquante ans plus tard, a repris ces vers pour nommer, à son tour, un pays dont il documentait la décomposition.
Dans mon recueil, quelques pages plus loin, Gibran écrit à nouveau sur le Liban : « À vous votre Liban, et à moi le mien. Votre Liban est une lutte entre un homme venu de l’Ouest et un homme venu du Sud ;
mon Liban, lui, est une prière ailée... Votre Liban est un gouvernement aux têtes innombrables ; mon Liban est une montagne farouche et tendre… »
Le poème est une litanie de dédoublements sur les commissions, les délégations, les sectes, les partis, les discours. Pas besoin de citer de noms... Gibran les a tous nommés il y a presque un siècle, en archétypes qui traversent les générations : le renard, la hyène, le chef religieux, le commandant militaire. On peut changer les visages, les partis, les alliances. Les figures restent.
Quelques semaines plus tard, dans Fisk, je tombe sur une scène qui m’arrête. Beyrouth, un soir de 1986. Le journaliste veut observer la rue sans être vu des snipers. Il prend un grand miroir dans sa salle de bains, l’installe sur une chaise près du balcon, et regarde la ville à l’envers : « la mer est à l’Est, le Liban à l’Ouest. » Il retourne le miroir vers l’autre fenêtre. « Le mont Sannine apparaît à l’ouest. » Et Fisk écrit : « Deux pays, deux gouvernements, chacun contemplant l’autre, se fragmentant le long de la ligne de faille. »
« Se fragmentant ». L’idée de Gibran, 50 ans plus tôt, qui écrit : « Pitié pour la nation divisée en fragments, dont chaque fragment se croit une nation. »
Je comprends alors que Fisk, sans doute à son insu, récrivait Gibran à chaque chapitre. Le journaliste britannique observait le Liban à travers un miroir, pour le voir sans être vu. Moi, à Paris, je lisais le Liban à travers deux livres suggérés par mon papa. Nous regardions tous les deux par réflexion. Aucun de nous n’était vraiment là. Peut-être que c’est cela, regarder le Liban : toujours le voir par miroir. Gibran depuis New York. Fisk depuis son balcon retourné. Moi depuis Paris. Chacun son dispositif. Chacun sa distance nécessaire pour que le pays devienne lisible.
Enfin, il y a une phrase de Fisk qui me hante : « Ainsi s’est développé au Liban un schéma d’événements qui devait se reproduire sous des formes de plus en plus sauvages au fil des années. » Fisk écrit cela à propos des années 1970. La phrase pourrait être datée d’hier. Elle pourrait être datée de demain.
C’est là le vertige historique. Ce n’est pas seulement qu’on lit le Liban à travers un miroir. Ce n’est pas seulement que le pays ne change pas. C’est que la lamentation sur le non-changement, elle aussi, se répète. Gibran en 1933, Fisk en 1990, moi en 2026. Chacun de nous croit découvrir l’impasse, et chacun de nous n’en fait que redécouvrir une formulation antérieure.
Je me demande combien de Libanais, avant moi, ont levé les yeux d’un livre pour penser exactement ce que je pense. Combien ont écrit, sur un cahier ou dans une marge, que le pays ne bouge pas. Combien ont cru qu’ils étaient les premiers à le formuler. La tragédie du Liban n’est peut-être pas son immobilité. C’est que chaque génération fait l’expérience de cette immobilité comme si elle était neuve. Nous héritons de la douleur, mais pas de la mémoire de la douleur. Nous recommençons à chaque fois, les mêmes cycles de violence, les mêmes illusions politiques et surtout les mêmes promesses jamais tenues.
Je repense à mon papa. Je comprends ce qu’il m’a tendu le matin de mon départ. Je croyais recevoir deux livres. Je recevais une méthode. Une façon de rester libanaise depuis Paris : par la lecture lente, d’un pays qui ne tient plus que dans les pages. Le territoire vacille, les gouvernements tombent, les archétypes restent. Gibran l’a écrit il y a un siècle, Fisk l’a documenté il y a trente ans, je le relis avec ce sentiment que le Liban donne d’être lisible uniquement à travers ses propres archives.
Les Libanais et Libanaises de la diaspora n’héritent pas d’un sol. Le sol ne tient pas en place. Ils héritent de livres, parce que les bons livres, eux, tiennent.
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