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Nos lecteurs ont la parole

De racines et d’éternité

Les nuages s’amoncellent chaque jour un peu plus au-dessus de nos têtes. L’horizon est noir et l’avenir du Liban semble menacé. Nos jeunes sont déçus, détachés, fatigués d’espérer. Ils n’ont plus confiance et ne trouvent plus la force de résister. Ils ne parlent plus que d’exil et de visas. Les valises sont prêtes. Partir devient leur seul espoir de survie. On ne peut rien construire sur un sol qui tremble sans cesse. Et pourtant notre pays a créé et rayonné. Il a longtemps été un carrefour de civilisations. Il est riche d’un vrai trésor qu’on oublie d’enseigner sur les bancs de l’école : notre identité, le patrimoine artistique, philosophique, culinaire, artisanal et historique. Un patrimoine riche, une mémoire sacrée, un héritage qui dynamise, une matière première à transmettre aux générations futures pour s’engager, résister et renaître.

Feyrouz, Sabah et les frères Rahbani, par exemple, sont une véritable école de vie.

Feyrouz est le souffle de ce pays. Elle est écoutée par toutes les communautés, ses chansons transcendent les divisions et rassemblent. Elle chante l’amour, l’espérance, les souvenirs et l’exil, le tout sans agressivité. C’est une véritable éducation émotionnelle qui passe à travers une voix pure, lumineuse et cristalline qui s’élève vers le ciel et nous élève avec elle. Dans ces temps où la retenue n’a plus de place, elle reste un modèle de simplicité, de modestie et de dignité.

Sabah a une voix puissante, vibrante, une voix qui libère et donne de l’élan. Elle transmet la résilience. Tout un village prend forme, et la place publique s’anime au son du hayhat ya bou Zoulof, extraordinaire cri festif qui réveille et magnifie le folklore libanais. Ses chansons appellent souvent à la dabké. Les mains s’agrippent, s’entrelacent et forment une chaîne qui relie les générations. Les épaules se redressent fièrement dans une force tranquille et les pieds martèlent le sol dans un rythme solennel ou exalté. Une leçon d’identité collective qui renforce la cohésion entre les jeunes et leur apprend que la joie est un droit.

Les œuvres des frères Rahbani sont des théâtres d’humanité, un mélange subtil de douleur, d’amour, d’espérance et surtout une foi tranquille faite de cèdres majestueux et d’oliviers millénaires. Leurs mélodies restent populaires plusieurs décennies après leur création, parce qu’elles portent en elles l’innocence et la capacité d’ajouter du sacré au quotidien. Leurs thèmes sont immortels, riches en images simples parfois naïves. Une pluie fine d’émotions qui nous mouillent les yeux et le cœur. Ils racontent la vie de tous les jours avec sensibilité. Leurs textes, remplis de poésie, allient avec élégance le dialecte libanais à l’arabe littéraire. La plupart de leurs œuvres évoquent des champs dorés, des routes sinueuses, des collines verdoyantes, des maisons anciennes et des cafés de village. Certains passages sont bouillonnants d’énergie et d’autres mélancoliques avec une pointe de nostalgie. Regarder ou étudier une pièce des Rahbani, c’est plonger dans l’âme du Liban, parce qu’il ne s’agit pas seulement d’une simple histoire et de quelques chansons, mais de la culture, des traditions et des émotions de tout un peuple.

Les penseurs de la Nahda et les philosophes libanais sont souvent absents du programme dans les écoles. C’est pourtant une richesse qu’il ne faut pas négliger. Dans les écrits des penseurs comme Boutros Boustani, Nassif Yaziji, la modernité a des racines locales. Il y a dans leurs textes une réforme linguistique, politique et scientifique. Gibran Khalil Gibran porte dans sa littérature le vécu d’une âme sensible avec une dimension spirituelle, une liberté d’esprit et une capacité de dépasser les frontières confessionnelles. Amin Maalouf parle d’histoire et d’identités multiples. Ces livres peuvent aider à former des esprits ouverts dans un pays où les appartenances religieuses ou communautaires restent souvent instrumentalisées. Avec Charles Malek, le Liban a contribué à la pensée mondiale sur les droits de l’homme, les libertés et les responsabilités civiques. Des lectures, des débats, des discussions autour de tous ces sujets aideraient nos jeunes à réfléchir par eux-mêmes et à défendre leurs idées sans violence, dans le respect de l’autre. L’éducation n’est pas une science neutre, elle doit former des esprits critiques avec une vision pour reconstruire et espérer.

Pourquoi ne pas transformer une classe en laboratoire de goûts et de saveurs de temps en temps ?

La cuisine est un héritage précieux, une émotion, une mémoire à protéger et à transmettre dans un monde globalisé où le fast-food est roi. Les jeunes deviennent conscients de leurs racines tout en restant ouverts au reste du monde. Avec l’apprentissage des plats traditionnels défile toute une histoire. Un pain chaud, bien gonflé à la sortie du four, rassure et représente le partage. Un taboulé vert et citronné évoque à lui seul l’été et les grandes tablées joyeuses. Les plats mijotés à feu doux ornent les tables du dimanche. Des repas au cours desquels on se retrouve avec les grands-parents, les parents, les frères et sœurs et même les cousins. Le mezzé est une véritable expérience collective, non seulement nourrissant mais gorgé d’affection, une démonstration de générosité et d’hospitalité. Réunis autour de petites assiettes aux mille saveurs, tous se servent directement dans le plat et les mains se croisent impatiemment au-dessus du houmous, du labneh à l’ail, du mtabbal. Un verre d’arak invite à ralentir la dégustation, les langues se délient et les rires fusent.

Les techniques artisanales ne seraient pas un luxe dans le programme scolaire. Derrière chaque objet, que ce soit une broderie, une poterie, du tissage, du cuivre martelé ou autres, il y a une créativité, un souffle humain, une histoire dont la transmission est un acte de préservation culturelle et identitaire. Ces techniques ne s’apprennent pas dans les livres mais dans la pratique, l’observation et la répétition. Dans un monde saturé de produits industriels standardisés, l’authenticité est une valeur précieuse à léguer aux générations futures.

Les sites archéologiques au Liban ne sont pas que de vieilles pierres, ce sont des livres d’histoire à ciel ouvert, bien plus intéressants que les manuels scolaires. Ce ne sont pas non plus des ruines mais des survivants. Debout sous la poussière des siècles, ils défient fièrement le temps malgré leurs fissures, nous rappelant que nous avons été bâtisseurs.

Au cours d’une excursion à Baalbeck, Tyr ou Byblos devant lesquels le temps lui-même s’agenouille, les élèves ressentiront un sentiment incomparable d’appartenance, de force et de fierté. En cheminant entre les vestiges, ils comprendront que derrière chaque pierre il y a de l’enthousiasme, de la douleur, de l’espoir et la promesse que nous sommes faits pour durer. Alors, forts d’être les héritiers de tout ce patrimoine, ils pourront aller de l’avant et déployer leurs ailes sur des racines. Des racines millénaires, qui plongent au plus profond de cette terre qui tremble, la terre de leurs ancêtres, la terre de leur patrie, la terre bénie du Liban.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Les nuages s’amoncellent chaque jour un peu plus au-dessus de nos têtes. L’horizon est noir et l’avenir du Liban semble menacé. Nos jeunes sont déçus, détachés, fatigués d’espérer. Ils n’ont plus confiance et ne trouvent plus la force de résister. Ils ne parlent plus que d’exil et de visas. Les valises sont prêtes. Partir devient leur seul espoir de survie. On ne peut rien construire sur un sol qui tremble sans cesse. Et pourtant notre pays a créé et rayonné. Il a longtemps été un carrefour de civilisations. Il est riche d’un vrai trésor qu’on oublie d’enseigner sur les bancs de l’école : notre identité, le patrimoine artistique, philosophique, culinaire, artisanal et historique. Un patrimoine riche, une mémoire sacrée, un héritage qui dynamise, une matière première à transmettre aux...
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