Charles Lieber quitte le tribunal fédéral après lui et deux ressortissants chinois ont été inculpés pour avoir menti au sujet de leurs liens présumés avec le gouvernement chinois, à Boston, le 30 janvier 2020. Photo d'archives Katherine Taylor/Reuters
Un scientifique américain, reconnu coupable d’avoir menti aux autorités américaines au sujet de paiements en provenance de Chine perçus lorsqu’il était en poste à l’université de Harvard, a reconstruit son laboratoire de recherche à Shenzhen afin de développer une technologie que le gouvernement chinois a identifiée comme une priorité nationale dans son nouveau plan quinquennal en mars 2026 : l’intégration de composants électroniques dans le cerveau humain.
Charles Lieber, 67 ans, est l’un des spécialistes les plus reconnus du domaine, dont les applications vont du traitement de maladies comme la SLA (Sclérose latérale amyotrophique ou maladie de Charcot, ndlr) à la restauration du mouvement chez des patients paralysés, mais qui pourrait aussi avoir des usages militaires, selon le Pentagone, notamment dans la recherche chinoise sur des « super-soldats » améliorant capacités cognitives et perception.
En décembre 2021, Charles Lieber a été reconnu coupable par un jury d’avoir menti aux enquêteurs fédéraux sur ses liens avec un programme chinois de recrutement de talents étrangers, ainsi que pour des infractions fiscales liées à des paiements reçus d’une université chinoise. Il a purgé deux jours de prison et six mois de résidence surveillée, a été condamné à une amende de 50 000 dollars et à rembourser 33 600 dollars à l’IRS (Internal Revenue Service, ndlr). Sa défense avait indiqué qu’il souffrait d’un lymphome incurable en rémission et qu’il se battait pour sa vie.
Cette décision de justice a été l’un des rares succès de la « China Initiative » du département américain de la Justice, lancée pour lutter contre l’espionnage économique chinois. Le programme a ensuite été abandonné sous l’administration Biden, après avoir été critiqué et marqué par plusieurs échecs. Sous contrôle judiciaire, Charles Lieber a obtenu l’autorisation de se rendre en Chine au moins trois fois en 2024, dont une pour des raisons d’« opportunités professionnelles », selon des documents judiciaires.
« Faire de Shenzhen un leader mondial »
Trois ans après sa condamnation, Reuters a appris que Charles Lieber dirige désormais en Chine l’i-BRAIN, un institut financé par l’État dédié aux recherches sur le cerveau, les interfaces avancées et les neurotechnologies, avec accès à des équipements de nanofabrication et à des infrastructures de recherche sur les primates dont il ne disposait pas à Harvard. Ce laboratoire fait partie de la Shenzhen Medical Academy of Research and Translation (SMART). « Je suis arrivé le 28 avril 2025 avec un rêve et pas grand-chose d’autre, peut-être quelques sacs de vêtements », a-t-il déclaré lors d’une conférence à Shenzhen en décembre, ajoutant : « Mon objectif est de faire de Shenzhen un leader mondial. » Par l’intermédiaire d’un assistant, Lieber a refusé une interview en invoquant ses « engagements actuels » et n’a pas répondu aux questions écrites de Reuters.
SMART a nommé Lieber chercheur en 2025, selon une publication du site de l’i-BRAIN datée du 1er mai 2025. Cette nomination a été reprise par certains médias. Le même jour, l’i-BRAIN a également annoncé qu’il était devenu son directeur fondateur, une information qui n’avait pas été largement relayée à l’époque.
Reuters révèle par ailleurs que son laboratoire dispose d’infrastructures dédiées à la recherche sur les primates et d’équipements de fabrication de puces électroniques, qu’il s’inscrit dans un vaste écosystème d’institutions soutenues par des milliards de dollars de financement public, et qu’il est hébergé dans une structure attirant des scientifiques de premier plan revenus des États-Unis.
Selon certains analystes, la capacité du scientifique à reconstruire son laboratoire malgré une condamnation pénale fédérale pour mensonge sur ses liens avec la Chine montre que les dispositifs américains de protection des technologies à usage potentiellement militaire n’ont pas suivi le rythme des efforts chinois pour les acquérir. Cette inquiétude est renforcée par la stratégie chinoise de « fusion militaro-civile », selon laquelle les ressources scientifiques civiles peuvent être partagées avec l’armée.
« La Chine a instrumentalisé contre nous notre propre ouverture et nos efforts d’innovation », a déclaré Glenn Gerstell, ancien conseiller juridique de la NSA et expert au Center for Strategic and International Studies. Le ministère chinois des Sciences et de la Technologie ainsi que le ministère de la Défense n’ont pas répondu aux questions sur le développement des interfaces cerveau-ordinateur. SMART et i-BRAIN n’ont pas non plus répondu aux demandes de commentaires concernant les recherches et le recrutement de Charles Lieber.
Ressources plus importantes
Le nouveau poste de Charles Lieber semble en tout cas lui donner des ressources bien plus importantes que celles dont il disposait aux États-Unis. À Shenzhen, i-BRAIN a installé en février un système de lithographie ultraviolette profonde fabriqué par le géant des équipements pour semi-conducteurs ASML, selon le site du laboratoire. Les machines de cette entreprise néerlandaise permettent de graver les circuits microscopiques essentiels aux puces électroniques de pointe. À Harvard, Lieber utilisait des équipements de lithographie partagés au sein du Center for Nanoscale Systems de l’université. Ce centre sert plus de 1 600 utilisateurs par an, selon son site.
Le modèle utilisé par i-BRAIN est deux générations en retard par rapport aux machines les plus avancées et restreintes, mais coûterait tout de même environ 2 millions de dollars, selon Jeff Koch, de la société de recherche en semi-conducteurs SemiAnalysis. ASML a déclaré à Reuters qu’elle ne commenterait pas publiquement ses clients.
Sur le même campus, Lieber a également accès au Brain Science Infrastructure (BSI) de Shenzhen, un laboratoire disposant de 2 000 cages pour primates et d’espaces dédiés aux travaux d’i-BRAIN, selon le site de ce dernier. De nombreux chercheurs considèrent les tests sur primates comme une étape préalable indispensable aux essais humains pour les interfaces cerveau-ordinateur invasives. L’installation BSI fait partie de l’Académie chinoise des sciences et est financée par le gouvernement de Shenzhen. Aucun de ces organismes n’a répondu aux questions concernant les interfaces cerveau-ordinateur et le rôle de la recherche sur les primates dans leur développement.
Le budget 2026 de SMART, entièrement financé par le gouvernement de Shenzhen, a augmenté de près de 18 % pour atteindre environ 153 millions de dollars. Les documents budgétaires ne précisent pas la part dédiée à i-BRAIN. SMART a été créé en 2023 sous la direction fondatrice de Nieng Yan, biologiste structurale. Son retour en Chine en 2022 après cinq ans à Princeton avait été salué dans les médias nationaux comme le retour d’une « scientifique de génie ». Elle et Princeton n’ont pas répondu aux questions de Reuters.
À côté de SMART se trouve le Shenzhen Bay Laboratory, juridiquement distinct mais étroitement lié, lancé en 2019 avec un budget initial d’environ 2 milliards de dollars sur cinq ans. Les deux institutions sont situées dans la Guangming Science City, un pôle scientifique national composé de parcs et de canaux aménagés. Elles partagent des dirigeants et des bureaux, et occuperont aussi un site commun en construction de 750 000 m², pour un coût prévu de 1,25 milliard de dollars. Le Shenzhen Bay Laboratory n’a pas répondu aux demandes de commentaires.



