Nadi Hamdan, dans le centre de la Défense civile, installé sur la place Omar Beyhum depuis le début de la dernière guerre. Photo SK. Montage Céline Bejjani/L’Orient-Le Jour
Nader Hamdan attend. Il attend l’eau qui chauffe sur le gaz, le prochain appel, et la « décision » venue d’en haut, celle qui sonnera la fin de cet entre-deux où tout est figé. Depuis le 17 avril à l’aube, sa vie évolue au ralenti. Ni guerre ni paix – ses journées ressemblent désormais à un long sas d’attente. Le bruit des bombes israéliennes s’est tu. Mais plus rien n’est normal.
Le quinquagénaire gère le centre Ghobeiry 1 de la Défense civile. D’ordinaire, les locaux de l’unité se trouvent à quelques minutes en voiture, en pleine banlieue sud de Beyrouth. Mais depuis la nouvelle guerre, l’équipe a trouvé refuge à l’intérieur de la cour de l’ancien théâtre Tournesol. « Mono pause », « Ma tragédie », « Viva la diva »... Au mur, les vieilles affiches promotionnelles côtoient les vestes de secouristes et les casques de protection. Quelques lits métalliques mis à disposition, des toilettes ambulantes, un courant électrique emprunté aux voisins, et une télévision pour suivre les nouvelles : depuis presque deux mois, ses secouristes vivent, mangent, dorment sous le préau, à l’air libre et à la vue de tous.
À chaque nouvelle frappe, l’équipe se lève comme un seul homme. Trois véhicules – une ambulance, un camion et un pick-up – démarrent en trombe avec à l’intérieur de quoi sauver une vie, déblayer des décombres ou éteindre un incendie. Depuis l’annonce du cessez-le-feu, le rythme n’est plus le même. Les grandes missions de sauvetage, afin d’extraire les blessés ou les morts, ont pris fin. Pour le reste, peu de choses ont changé. Nader Hamdan, comme beaucoup de déplacés, n’a pas pu rentrer chez lui. À quelques rues de là, son immeuble éventré du quartier de Chiyah est inhabitable. Ses hommes aussi continuent de dormir sur place. Ils disent se sentir en guerre, le bruit et l’urgence en moins. L’équipe se contente désormais de soigner les petits bobos du quotidien. Un mal de tête, une baisse de tension, une chute bénigne… En attendant l’après.
Nous sommes sur la place Omar Beyhum, à la lisière sud de Beyrouth, et à la croisée des mondes. Au sud, la banlieue à majorité chiite, et ses boulevards troués. À l’ouest, la forêt des pins, le « poumon » de Beyrouth aux couleurs rouge ocre, vestige d’une époque où les rêves de grandeur étaient encore permis. Au nord, le quartier de Badaro, ses cafés en vogue et ses immeubles bien ordonnés. À l’est, les ruelles résidentielles de Aïn el-Remmané et ses murs habillés du cèdre des Forces libanaises.
Carrefour social et communautaire, le rond-point est assis sur une faille réactivée à intervalle régulier. C’est ici qu’une manifestation avait été organisée par le tandem chiite en octobre 2021 afin de protester contre l’enquête du juge Tarek Bitar sur la double explosion au port de Beyrouth, déclenchant une journée d’affrontements armés qui feront plusieurs morts dans leurs rangs et réveillent pendant quelques heures de vieux démons. Car c’est également à quelques rues de là que, le 13 avril 1975, un bus transportant des militants propalestiniens avait été pris en embuscade par des miliciens phalangistes, créant l’une des étincelles à l’origine de la guerre civile libanaise.
Aujourd’hui il ne reste plus aucune trace visible de ces événements qui ont jalonné l’histoire du pays. De loin, le rond-point ressemble à n’importe quelle périphérie industrielle du pourtour méditerranéen, avec ses palmiers et ses citernes d’eau. Mais plus on s’approche, moins l’ensemble est cohérent. Un vieux théâtre reconverti en centre de secourisme, un panneau publicitaire géant pour l'Arab Open University, des tentes de déplacés, une société de transfert d’argent électronique, un marchand de légumes ambulant, un parking “public” qui monnaie 4 dollars le stationnement, un reporter de la télévision al-Manar préparant le prochain live avec vue sur Dahié, un policier zélé qui fait la circulation… Tout, ici, raconte l’anarchie d’un pays en chute libre.
À Tayouné, la vie a repris, mais à moitié seulement, et pas pour tout le monde. En face du centre de Nader Hamdan, à l’entrée du quartier chrétien, la Pharmacie de Beyrouth est désespérément vide. Abed gère les lieux depuis quatre ans. La période de la guerre a représenté une aubaine sur le plan financier. Son échoppe ne désemplissait pas. Aujourd’hui il regrette ces « déplacés aux poches bien remplies » qui faisaient tourner la boutique. Dans une rue adjacente, une boutique de vêtements pour hommes vend une promesse d’abondance. “Luxury is yours” assure la boutique aux néons blancs.
À quelques mètres, Youssef fouille les poubelles. Il a le visage creusé, porte une casquette et des tennis oranges. Il n’a plus de domicile fixe depuis 2010. La nuit, il pose sa tête « là où il y a de la place ». Le jour, il plonge dans les bennes à ordures Ramco afin de récolter des tas de ferrailles. Une canette de pepsi ou une boîte de conserve qu’il revendra pour quelques milliers de livres libanaises. « Entre deux et trois dollars par jour », murmure-t-il.
Derrière lui, Ali, 25 ans, tient un petit kiosque. Coffee and more propose boissons chaudes, snack et cigarettes. Le jeune homme a quitté la banlieue d’Alep, dans sa Syrie natale, il y a un an et demi. Il dit s’être installé dans la banlieue sud de Beyrouth avec des amis, chiites et Syriens, comme lui, afin d’échapper aux conditions de vie morose dans son pays d’origine. « La Syrie me manque », admet-il. À côté, un livreur en uniforme tend l'oreille. « Je suis Libanais et elle me manque ! Tant que la Syrie ne sera pas libérée (d’Ahmad el-Chareh, NDLR), elle restera infréquentable », réagit-il. En attendant des jours meilleurs, Ali restera.
De l’autre côté de la rue, Hajjé Halloum attend elle aussi, mais plus pour très longtemps. Elle est venue du Akkar, dans le nord du pays, pour accompagner son mari. Il se fait opérer des yeux en ce moment même dans une clinique voisine, « la meilleure ». Là-bas, chez elle, la guerre est une idée abstraite, une affaire qui concerne les autres. Mais ici à Beyrouth, face à tous ces déplacés encore déplacés, elle ne peut pas s’empêcher de blâmer les responsables de cette nouvelle guerre. « Chou ken bedna bi hal chaghlé » (On n’aurait pas dû…).
Youssef, Abed, Ali, Hajjé Halloum… Tayouné est une longue succession d’univers qui se côtoient sans se parler. Différents Liban qui évoluent en vase clos à quelques mètres d’écart. Et puis il y a les face-à-face inopinés. Les incursions dans le monde de l’autre. Comme ce dimanche 29 mars, jour des Rameaux, où un incendie se déclare dans un immeuble de Aïn el-Remmané, à quelques encablures du poste de la Défense civile. Un générateur prend feu, menaçant de faire exploser une station d’essence adjacente. L’équipe grimpe dans un camion. L’incident est maîtrisé. Aucune victime n’est rapportée. « Ils étaient contents », se souvient Nader Hamdan.


