La vulnérabilité des usines de dessalement dans les pays du Golfe et en Israël est un enjeu stratégique majeur dans le contexte de guerre actuel. Ce texte analyse la dépendance quasi totale de ces pays à l’eau dessalée, les risques humanitaires catastrophiques liés au ciblage de ces infrastructures et la nécessité urgente d’une protection diplomatique et juridique internationale.
Le programme ONU-Eau définit la sécurité hydrique à travers six dimensions-clés : l’accès durable à une quantité d’eau suffisante, une qualité d’eau acceptable exempte de polluants, la satisfaction des besoins de subsistance et de développement des populations, la protection contre les risques naturels, la préservation des écosystèmes et la réalisation de la sécurité hydrique dans un climat de paix et de stabilité. La sécurité hydrique est donc un concept global qui dépasse la simple fourniture d’eau potable. Elle inclut la durabilité, la protection contre les risques naturels et la préservation de l’environnement dans un cadre de stabilité politique.
Par conséquent, garantir l’approvisionnement en eau potable pour les usages domestiques et municipaux constitue une priorité absolue des politiques internationales. La norme fondamentale à respecter est un minimum de 100 litres par personne et par jour, seuil inviolable même dans les circonstances les plus critiques. Dès lors, que deviendrait cette situation si les sources d’eau sont constamment menacées par les États-Unis durant le conflit en cours ?
Face à l’offensive militaire menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, la protection des usines de dessalement d’eau de mer est devenue une priorité stratégique urgente. Les six pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui comptent 62,45 millions d’habitants, ainsi qu’Israël (10,18 millions d’habitants), dépendent de sources d’eau non conventionnelles, principalement le dessalement de l’eau de mer, pour satisfaire leurs besoins en eau potable, domestique, industrielle et agricole (58 usines de dessalement).
Bien que les bilans hydriques de ces pays indiquent une faible dépendance globale au dessalement, ce pourcentage est calculé par rapport à leur consommation annuelle totale incluant les eaux souterraines et les eaux usées traitées. En réalité, le CCG et Israël dépendent presque entièrement des technologies de dessalement pour leur approvisionnement en eau potable et en eau domestique : 100 % à Bahreïn et au Koweït, 99,9 % au Qatar, 90 % aux Émirats arabes unis, 85 % à Oman, 80 % en Israël et 70 % en Arabie saoudite.
Cette situation s’explique par leur climat aride et la rareté de leurs ressources en eau douce, contrairement à l’Iran, qui ne recourt au dessalement que pour 2 % de ses besoins en eau potable. La plupart de ces pays subissent de faibles précipitations (moins de 150 mm/an) et souffrent d’un manque de cours d’eau et de sources permanents. À cela s’ajoute une consommation d’eau croissante due à la croissance démographique, à l’expansion urbaine et au développement industriel.
Ces pays, notamment l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, tentent également de satisfaire leurs besoins agricoles en puisant de manière non durable dans leurs nappes phréatiques fossiles. Par exemple, Bahreïn réduit la salinité de ses eaux souterraines (de 3 000 à 9 000 ppm) en les mélangeant à 40 % d’eau dessalée pour l’agriculture. À Oman, le déficit lié à la surexploitation des eaux souterraines atteint 315 millions de mètres cubes par an. Aux Émirats arabes unis, 2,52 milliards de mètres cubes d’eaux fossiles sont extraits chaque année à des fins agricoles.
Le dessalement de l’eau de mer est donc devenu une solution stratégique pour répondre à la demande croissante en eau. Il fournit une source relativement durable et fiable, garantit la sécurité hydrique et soutient le développement économique et social. Les statistiques montrent également que ces usines constituent une infrastructure vitale, essentielle à la survie des populations, en particulier urbaines. Une interruption, même brève, de leur fonctionnement entraînerait une catastrophe humanitaire en quelques jours, car la capacité de stockage stratégique d’eau dessalée dans ces pays n’excède pas trois jours.
Les usines de dessalement sont étroitement liées à la production d’électricité, car elles figurent parmi les procédés les plus énergivores en raison du fonctionnement des pompes, des systèmes thermiques ou des membranes nécessaires à la séparation des sels de l’eau (osmose inverse, MSF, MED). Le coût moyen de production d’un mètre cube (1 m3 = 1 000 litres) d’eau dessalée atteint 2,44 kWh, soit environ 0,47 USD par mètre cube. Les investissements dans ce secteur sont également très élevés, atteignant plusieurs centaines de milliards d’euros.
Les pays du CCG produisent à eux seuls 7 984,7 millions de m³/an. Israël produit 607,5 millions et l’Iran 534,4 millions de m³/an. La production d’électricité nécessaire au fonctionnement de ces usines représente 55 % des dépenses d’exploitation (OPEX), et cette demande énergétique a considérablement augmenté.
Dans ce contexte, de nombreux pays, dont les Émirats arabes unis, cherchent à compenser une partie de cette consommation en intégrant des sources d’énergie renouvelable, notamment l’énergie solaire, afin de réduire les coûts et les émissions polluantes. Cette approche, inspirée du modèle européen et impulsée par des entreprises privées, contribue à concilier sécurité hydrique et durabilité environnementale. Elle réduit la dépendance aux énergies fossiles et améliore l’efficacité énergétique grâce à l’intégration de technologies à haut rendement énergétique (technique de récupération d’énergie, ERD).
Il convient de souligner que de nombreuses entreprises européennes ont investi leurs expertises, leurs technologies, leurs capacités de recherche et même leurs compétences opérationnelles dans ce secteur, notamment sous forme de contrats BOT (Construction-Exploitation-Transfert) et BOO (Construction-Possession-Exploitation). Parmi les plus importantes figurent des entreprises françaises, espagnoles et italiennes. Par conséquent, la protection des usines de dessalement et de leurs centrales électriques exige une action et un engagement politiques et diplomatiques de toutes les parties, en particulier de l’Union européenne. Celle-ci doit considérer ces installations comme des zones à protéger de toute attaque militaire, non seulement pour des raisons humanitaires, mais aussi pour des raisons économiques.
Malgré une convention non écrite dans la région interdisant de cibler les installations hydrauliques, les récents développements du conflit ont érodé ce principe. Des incidents avérés de ciblage direct ou de menaces contre ces infrastructures ont été rapportés, ce qui accroît le risque d’une escalade vers un conflit géopolitique et humanitaire dangereux. Le droit international humanitaire, et notamment le Protocole additionnel I aux conventions de Genève, interdit de cibler les biens essentiels à la survie des civils, y compris les installations d’eau potable (les usines de dessalement). Ces infrastructures bénéficient donc d’un cadre juridique clair pour leur protection lors des conflits armés.
Il est désormais indispensable de renforcer les efforts diplomatiques, tant au niveau régional qu’international, afin d’inscrire ce principe dans les règles contemporaines de résolution des conflits. Cela est d’autant plus nécessaire que de nombreuses entreprises européennes exploitent ces usines, et qu’il n’est dans l’intérêt de personne de revenir à une situation irréversible. La protection de ces installations n’est pas seulement une nécessité humanitaire, mais aussi une condition essentielle au maintien de la stabilité et de la sécurité dans une région dont l’existence même repose sur les usines de dessalement d’eau de mer.
Pr Ahmad EL-HAJJ
Conseiller hydrogéologue de l’ancienne commission parlementaire des Tavaux publics, de l’énergie et de l’eau
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