De la chambre standard à la suite présidentielle, du clair-obscur baignant le département d’État aux fastes de la Maison-Blanche : ce n’est pas d’une simple courtoisie d’hébergement (upgrading) qu’a bénéficié, jeudi, le deuxième round de la négociation libano-israélienne. En se joignant à une partie des pourparlers, en s’impliquant de la sorte dans le cas libanais, l’imprévisible Donald Trump finit de faire de ce dossier une affaire personnelle. Pour le meilleur ou le pire, l’avenir le dira.
Il y a peu déjà, le président US se chargeait de créer lui-même la surprise en annonçant, sur son compte électronique, un cessez-le-feu et la tenue à Washington de pourparlers directs entre les deux camps. Le président des États-Unis allait jusqu’à tenir pour très prochain un entretien téléphonique, en prélude à une poignée de mains, entre Joseph Aoun et Benjamin Netanyahu : souhait qu’il a renouvelé avec conviction jeudi, carré sur son trône d’empereur et derrière lui JD Vance, Marco Rubio et les négociateurs alignés tels soldats de plomb.
Le meilleur ? Il réside surtout dans le fait que Trump est le seul être vivant capable, quand seulement il le veut, de forcer la main à Netanyahu. Il l’avait clairement montré en ponctuant son annonce de la trêve du 17 avril d’un ferme rappel à l’ordre de l’Israélien qui ruait dans les brancards. Le pire est que le président américain est beaucoup trop pressé. Il recherche un succès rapide, sinon immédiat, propre à redorer son image assez écornée d’homme de paix ; voilà qui le porte inévitablement à brûler périlleusement les étapes. Or non seulement joue-t-il témérairement de la sorte son propre prestige, mais il risque de fragiliser encore plus un partenaire libanais qui se trouve être déjà le maillon faible de la chaîne.
Il a fallu à l’État beaucoup de réalisme et de courage pour démythifier le persistant tabou des négociations directes. Car nous vivons dans un pays de rêve où l’irrationnel idéologique prend le pas, chez d’aucuns, sur l’implacable pression des faits. Où les cris de vierge effarouchée poussés par le Hezbollah prétendent couvrir le large soutien populaire octroyé aux options du pouvoir ; où les appels au suicide collectif sont une cruelle insulte aux plaintes d’une population chassée de ses foyers et laissée à l’abandon. D’autant plus injustifiée et suspecte est cette vociférante campagne que les dirigeants rechignent à s’avancer au pas de charge décrété par l’impétueux Trump, ce qui leur vaut cette fois les reproches de forces politiques se situant à l’autre bout de l’éventail. Le président Aoun ne demande pas mieux pourtant que d’aller parler entre quat’z’yeux, et non plus seulement au téléphone, avec le chef de la Maison-Blanche. Quant à des contacts au plus haut niveau avec Israël, ils ne pourront être envisagés que si apparaissent des progrès significatifs à la concrétisation garantie par Washington.
Trois semaines encore de fragile trêve, est-ce vraiment assez pour voir Trump résoudre la quadrature non plus du cercle, mais de cet ovale dont son imposant bureau épouse la forme ? De pousser trop loin et trop vite le bouchon ne peut-il pas s’avérer contre-productif ? De son côté le ministre israélien des AE ne cherche-t-il pas visiblement à embarrasser l’État libanais, à l’exposer aux accusations de collaboration, quand il l’appelle à travailler ensemble pour désarmer la milice ? En poursuivant ses frappes, en tuant des journalistes, en dynamitant méthodiquement les habitations dans la zone frontalière, Israël n’en fait pas déjà assez pour décourager les meilleures des volontés ?
De toutes les questions que suscite ce mémorable jeudi à la Maison-Blanche, celle qui fait le plus s’envoler les imaginations est toutefois la suivante : que compte faire exactement Trump quand il promet d’aider le Liban à se protéger contre le Hezbollah ?
On ne sait trop si le président a suffisamment potassé ce véritable sac d’embrouilles qu’est le dossier libanais, son nouveau dada. De fait, il a paru tomber des nues quand un journaliste l’a interrogé sur la désuète obligation de boycottage économique d’Israël édictée par la Ligue arabe, et superbement ignorée d’ailleurs par plusieurs États membres. Or il n’en fallait pas plus pour offrir à la faune politique et parlementaire libanaise matière supplémentaire à polémique.
Ils sont comme chiens et chats, se moquait Trump en évoquant les dirigeants iraniens divisés sur les clauses d’un accord avec l’Amérique. Mais que dirait-il des Libanais qui, du fond de leurs malheurs, trouvent encore le temps de discuter du sexe des démons ?
Issa GORAIEB

