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Nos lecteurs ont la parole

Entre toutes les nations d’Orient sacrifiées à notre timidité, « l’Arménie est un remords »

La citation d’Albert Thomas décrit l’essentiel.

« Tu me demandes, Lucilius, pourquoi, si le monde est régi par une providence, les gens de bien éprouvent tant de maux. » C’est par cette objection, venant de celui qui nie l’existence de la providence, que débute le dialogue de Sénèque sur le problème du mal, qui semble frapper injustement la moitié de la planète.

Ce pourquoi est un labyrinthe où la raison humaine se perd, un problème épineux auquel l’homme s’efforce depuis toujours de trouver des réponses acceptables, mais qui est destiné à l’accompagner éternellement, quelque subtiles que soient les explications philosophiques et théologiques.

Peut-être faudrait-il que nous parlions des choses avec ce cynisme-là ?

Il en va peut-être de nous-mêmes, et c’est pour cela que nous avons l’impression de parler de nous-mêmes et des autres lorsque nous parlons de l’Arménie.

Le peuple arménien, petit, dispersé, sans valeur pour le monde des peuples, fut celui sur lequel la puissance obscure a mis le doigt pour mettre en acte, à partir de la dissolution de ce minuscule pays, la dissolution du monde des peuples et de l’humain en général.

Les rires ont cessé. Les cris de joie se sont éteints. Personne ne savait plus que penser.

Le Christ avait interdit de jurer. Mais son commandement était-il valable dans de telles circonstances ?

Pierre n’avait pas hésité à renier trois fois le maître, et pourtant il siégeait à côté de lui au paradis.

Un immense sentiment de découragement et d’accablement face à cette photographie actuelle du monde et de notre histoire à tous, au-delà même de celle du peuple arménien.

Pour se souvenir, il faut l’oubli.

Il est impossible de vivre sans oublier. On ne retient que ce qui a été transmis, qui a laissé sa trace, alors que d’autres traces doivent nécessairement être refoulées : elles manquent de représentations.

Il s’agit ici d’élaborer le passé en se gardant de la répétition. Les dangers d’un temps mélancolique pendant lequel on reste fixé à un passé hypertrophié, où tout est périmé mais auquel il se cheville.

La question de l’après-génocide, bien qu’elle soit devenue un sujet classique, à propos duquel la rhétorique prend parfois le pas sur la réflexion, n’est pas encore « résolue » quand on l’aborde à partir de la perspective théologique ou philosophique. Du regret ou du remords ?

C’est sur trois registres que la vie humaine se déploie et s’envisage : chair, esprit et cœur. Chose étonnante, ils ne se succèdent pas comme la suite des nombres ou comme les bornes kilométriques. Ils s’emboîtent dans la réalité. Chacun donne son plein selon sa fin, à la fois sa finalité et son terme.

Et si c’est par la fin que tout commence ? Par le cœur ?

La vie n’autorise ni reprise ni rattrapage, elle offre à peine le temps de la réflexion.

Que l’on regrette ou que l’on ait des remords pour ce qu’on a fait, dans les deux cas, l’esprit bute contre l’irréversibilité du temps, qui rend tout acte irréparable, qui lui confère comme une dimension d’éternité : maintenant et pour toujours, le mal est fait et ne saurait être défait.

Je me souviens d’une excursion faite, il y a quelques années. Musique folle dans le bus. Personne ne bouge. L’organisateur assis à côté du chauffeur, voyant que personne ne bougeait, les interpella : « Mais voyons, qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? D’autres femmes, à votre place, auraient déhanché et semé la joie. » « Mais Monsieur, le fardeau du génocide est une chaîne. »

Toutes les choses dépendent les unes des autres. L’homme n’a pas tissé la toile de la vie, il n’en est qu’un des brins... La terre n’appartient pas à l’homme, mais l’homme à la terre, et ce qui advient à la terre advient aux fils de la terre.

Le regret est une émotion contrefactuelle qui permet d’accéder à des mondes possibles qui ne se sont pas réalisés, avec l’illusion que le cours des événements aurait pu être différent, si, et seulement si, un épisode de notre histoire arménienne avait été différent…

Ce questionnement pousse à s’intéresser à ceux qui, sans alimenter la haine, choisissent de résister au pardon. Des organisations humanitaires dépensent des millions de dollars pour inciter à pardonner et à se lier d’amitié.

L’objectif de cette réflexion n’est pas de verser dans un cynisme qui dénoncerait toute référence au pardon. Il n’est toutefois pas non plus de le considérer avec euphorie.

Entre ces deux attitudes, il s’agit de cerner les limites de tels appels.

C’est dans cette perspective qu’il est utile de prêter attention au témoignage d’Ovsanna, une survivante. Ses propos vont droit à l’essentiel : « Plus j’y réfléchis, plus j’ignore ce que veut dire pardonner, à part cet arrangement que je fais avec moi-même pour tenir bon, pour un prétendu apaisement mental. »

Les appels à la réconciliation ne vont donc pas de soi. Dans sa forme abstraite, elle relève presque du conte de fées. Les héros dépassent la violence, tournent la page, rendent en somme l’irréversible réversible. Comme l’explique un membre de la Banque mondiale, les histoires de réconciliation gagnent les cœurs, car elles sont celles d’une rédemption.

Le désespoir ne sert de rien. Il y a des regards, des fleurs sur les pavés, des arbres arrachés, des falaises, qui tiennent bien debout, ces mondes anéantis et toujours reconstruits, cette inlassable quête vers un meilleur quand même fût-il au prix du sang.

Et pourtant, ce besoin d’aller de l’avant et de tourner la page force à s’interroger sur le mobile de nos actions.

Pas question de dénoncer tout effort de rapprochement. La reconstruction et la réconciliation sont des priorités absolues. Le bât blesse lorsque la réconciliation se fait maximaliste et prend la forme d’un impératif idéalisé.

Pour les Arméniens, la situation se complique du fait de leur vie d’errants, de réfugiés, de parias, dans les années qui ont suivi le génocide : ne rien dire ou le moins possible pour survivre ?

Mais, comme le dit Aron à propos de ceux qui s’étaient trompés de combat après 1918, en particulier les pacifistes intégraux : « La Seconde Guerre mondiale nous a rappelé qu’une mémoire trop fidèle est aussi dangereuse que l’oubli. »

Encore un mot : arménienne me fut donnée ma langue ; humble ma maison sur le sol du Liban. Mon seul souci, errance sur les sables de la Méditerranée. La nature crée ses propres parentés, parfois bien plus puissantes que celles du sang. Deux mille vingt-six ans en arrière, à Tyr, je crois voir une Phénicienne comme une cousine lointaine avec qui je jouais dans les mêmes jardins, autour des mêmes grenadiers, au-dessus des mêmes puits.

Comment aller plus loin, maintenant, à partir de ce qui est entre nos mains ? Ce sont de très belles phrases, de belles métaphores, très profondes... Une amie dit : « Il a bien fallu suivre la vie puisqu’elle en avait décidé ainsi. »

Une autre dit : « Certains souvenirs sont polis et d’autres négligés, et ils disparaissent dans le creux de la mémoire. »

Dans ce monde, détruire est laïcisé et déplacé, c’est l’autre qui devient obstacle, et même le « contre homme ».

Du nihilisme faustien : il s’agit de mimer tout en restant homme la liberté et la puissance de Dieu.

Ce n’est pas à une religion de l’humanité qu’on nous appelle, mais à une conception anarchiste du réel.

Du même coup, renaît le fétichisme : on ne reçoit ni un Dieu unique ni des dieux multiples, mais des formes brutes de l’univers qu’on appelle caïds, mondialisation, robotique avancée, cerf-volant tueur ou de tout autre nom.

On n’est plus aux temps anciens de la « mort de Dieu », mais le mal le plus grave « lassitude ».

Par lassitude, ce n’est pas une fatigue, mais un abandon, et la lucidité semble légitimer la lassitude.

Ni la science ni la politique ne paraissent en mesure d’assurer l’entente et la paix mondiales.

Tout se passe comme s’il ne nous restait plus, pour retrouver la raison, que la voie détournée, risquée, d’un saut dans l’inconnu, d’un pari où nous sommes exposés au « rien » et il nous est demandé de ne rien ajouter à ce pur rien.

Et pourtant, on serait tenté d’ajouter un autre mot à ces derniers, par acquièscement ou surenchère, qui ressemble à ces deux-là, un mot annoncé par Jérémie qui, fouillant la boue comme nul autre dans la Bible, dans sa traversée du désastre historique, fait surgir, inattendue, une parole encore nouvelle : « lakhen ».

Mot qui crée le futur, qui accepte avec lucidité toutes les difficultés, les adversités et les pulvérise par l’espoir.

« Lakhen », et pourtant, comme dernière étincelle, dernière parole, orientant, malgré tout, vers une nouvelle lumière.

Écrivaine

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

La citation d’Albert Thomas décrit l’essentiel.« Tu me demandes, Lucilius, pourquoi, si le monde est régi par une providence, les gens de bien éprouvent tant de maux. » C’est par cette objection, venant de celui qui nie l’existence de la providence, que débute le dialogue de Sénèque sur le problème du mal, qui semble frapper injustement la moitié de la planète.Ce pourquoi est un labyrinthe où la raison humaine se perd, un problème épineux auquel l’homme s’efforce depuis toujours de trouver des réponses acceptables, mais qui est destiné à l’accompagner éternellement, quelque subtiles que soient les explications philosophiques et théologiques.Peut-être faudrait-il que nous parlions des choses avec ce cynisme-là ? Il en va peut-être de nous-mêmes, et c’est pour cela que nous avons...
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