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Nos lecteurs ont la parole

Le Liban oblige-t-il à repenser le Nom-du-Père ?

La psychanalyse lacanienne a donné au Nom-du-Père une fonction centrale : nommer, limiter, fixer. Cette construction garde sa force. Mais vaut-elle partout sous la même forme ? Le Liban impose une question plus exigeante. Et si la fonction symbolique qui ordonne une société ne se concentrait pas toujours en un seul centre ? Et si elle se distribuait entre plusieurs lieux de légitimité et plusieurs autorités qui tiennent ensemble sans jamais se confondre ?

À Paris, entre les années 1950 et 1960, Jacques Lacan formalise l’un des pivots de sa théorie. Le Nom-du-Père ne désigne pas le père biologique. Il désigne une fonction symbolique. Cette fonction interdit, ordonne, nomme. Elle arrête la dérive du sens. Elle donne au sujet un point de fixation. Elle donne aussi au groupe une architecture de cohérence. Deux ou trois générations plus tard, ce schème continue d’orienter une large part de la clinique.

Cette évidence reste pourtant située. Elle s’accorde avec des mondes où la loi, la légitimité et la nomination s’organisent autour d’un centre. La France moderne a longtemps offert ce décor. Un État fort. Une langue dominante. Des institutions hiérarchisées. Des lieux clairs de validation. Dans un tel cadre, la fonction paternelle se laisse penser comme point central de capiton. La question commence quand on quitte cet horizon. Peut-on déplacer ce modèle sans précaution vers d’autres formations historiques et culturelles ?

Le détour par le monde phénicien permet de rouvrir ce dossier. Dans cet univers, « Baal » ne désigne pas d’abord un dieu unique au sens d’un nom propre exclusif. Le terme signifie « seigneur ». Il s’attache à un lieu, à une fonction, à une cité. L’autorité symbolique ne disparaît pas. Elle ne se concentre pas non plus en un seul sommet. Elle se distribue. Une même fonction de nomination et de limite se dépose ici, puis là, selon des ancrages locaux. Le système ne manque ni de loi ni d’ordre. Il manque surtout de centre unique. L’unité d’une fonction n’implique donc pas l’unicité d’un siège.

L’écart avec le monde gréco-romain, puis chrétien, éclaire ce déplacement. Zeus renvoie à l’Olympe. Jupiter renvoie au Capitole. Le christianisme latin radicalise encore cette logique sous la figure de Dieu le Père. Un nom domine. Une loi unifie. Une filiation ordonne. Le modèle lacanien du Nom-du-Père s’inscrit dans cette longue histoire de centralisation symbolique. Il en tire sa netteté. Il en reçoit aussi la limite.

Le Liban contemporain ne relève ni d’un chaos sans loi ni d’un ordre gouverné par une instance unique. Le statut personnel dépend de juridictions distinctes. L’état-civil stabilise une identité administrative. Le droit civil et commercial introduit un autre régime de validité. Les universités produisent des titres reconnus dans plusieurs espaces. Les circulations diasporiques ajoutent encore d’autres cadres de reconnaissance. Le sujet libanais peut ainsi se trouver pris dans plusieurs systèmes de nomination, plusieurs sources de légitimité, plusieurs régimes de limite. Cette pluralité ne supprime pas la fonction que Lacan avait isolée. Elle en modifie la forme.

Le point décisif se situe là. Le Nom-du-Père ne disparaît pas. Il cesse de se laisser penser comme un signifiant unique dominant tout l’ensemble. Il peut se distribuer entre plusieurs instances qui fixent chacune localement du sens, de la loi, de la validité, sans qu’aucune ne recouvre l’ensemble. Le problème ne tient donc plus seulement à la présence ou à l’absence d’un point de capiton. Il tient à l’articulation de plusieurs points. Dans un cadre centralisé, on demande si le point qui noue tient. Dans un cadre multicentre, il faut demander comment un sujet passe d’un lieu de nomination à un autre, ce qui garantit la validité de ce passage, et ce qui se défait lorsque ce passage échoue.

Le Liban rend cette difficulté visible avec une intensité rare. Il montre qu’une société peut tenir sans centre unique, mais non sans travail constant d’articulation. Il montre aussi qu’une clinique construite sur le privilège d’un seul signifiant-maître risque de manquer une part décisive de ce qu’elle prétend lire. Le sujet n’est pas seulement confronté à la loi. Il est confronté à la pluralité des lois, à leur chevauchement, à leur traduction, à leurs blocages.

L’enjeu n’est pas de corriger Lacan de l’extérieur. Il consiste à le pousser plus loin. Le Nom-du-Père garde sa valeur comme fonction de nomination et de limite. Mais le Liban oblige à le dégager de son enveloppe trop centralisée. Il oblige à penser qu’une même fonction symbolique peut tenir en plusieurs lieux sans se dissoudre. La vraie question clinique ne porte plus seulement sur le point qui fixe. Elle porte sur ce qui permet à plusieurs points de tenir ensemble sans que le sujet s’y perde. Le Liban n’abolit donc pas la fonction paternelle. Il oblige à la désoccidentaliser, à la penser moins comme centre que comme articulation.

Fabrice LAUDRIN

Psychanalyste, président du Cercle franco-autrichien de psychanalyse

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

La psychanalyse lacanienne a donné au Nom-du-Père une fonction centrale : nommer, limiter, fixer. Cette construction garde sa force. Mais vaut-elle partout sous la même forme ? Le Liban impose une question plus exigeante. Et si la fonction symbolique qui ordonne une société ne se concentrait pas toujours en un seul centre ? Et si elle se distribuait entre plusieurs lieux de légitimité et plusieurs autorités qui tiennent ensemble sans jamais se confondre ? À Paris, entre les années 1950 et 1960, Jacques Lacan formalise l’un des pivots de sa théorie. Le Nom-du-Père ne désigne pas le père biologique. Il désigne une fonction symbolique. Cette fonction interdit, ordonne, nomme. Elle arrête la dérive du sens. Elle donne au sujet un point de fixation. Elle donne aussi au groupe une architecture de cohérence. Deux ou...
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