Notre effondrement, nous l’avons construit pierre par pierre, génération après génération. Il est trop facile de n’en chercher les causes qu’au-delà de nos frontières. Oui, les responsabilités extérieures sont réelles, documentées, accablantes. Cela dit, en notre sein aussi, une part immense de ce naufrage nous revient.
En 1949, Georges Naccache écrivait : « Ce qu’une moitié des Libanais ne veut pas, on le voit très bien. Ce que ne veut pas l’autre moitié, on le voit également très bien. Mais ce que les deux moitiés veulent en commun, c’est ce qu’on ne voit pas. Telle est l’indécente gageure dans laquelle nous vivons. Le Liban, par peur d’être simplement ce qu’il est, et à force de ne vouloir être ni ceci ni cela, s’aperçoit qu’il risque maintenant de n’être plus rien du tout. ». Or « Deux négations ne font pas une nation. »
77 ans plus tard, ces lignes éclairent mieux que n’importe quelle analyse géopolitique les fissures qui nous tourmentent. Car une identité bâtie sur l’opposition plutôt que sur la conviction est, par nature, poreuse. Elle ne résiste pas aux sirènes de la division, elle s’y abandonne.
Faute d’un projet national fédérateur fort, d’un sentiment national capable de nous immuniser contre nos propres divisions, chaque communauté a cherché ses certitudes et ses garanties dans des sécessions et des parrainages étrangers. Au mépris de l’intérêt national. Car ces batailles, tantôt inter-religieuses, tantôt intra-religieuses, tantôt idéologiques, avaient rarement pour horizon le Liban lui-même.
Ce renoncement à l’intérêt national a trouvé son expression la plus concrète dans notre incapacité collective à bâtir un État. Un État souverain, qui protège les siens. Un État institutionnellement solide. Un État social et productif. Un État civique et universel.
Car un État qui protège crée des citoyens. Et un État qui abdique crée des obligés. Le Liban a fait le choix du second. Les plus vulnérables n’ont eu d’autre recours que le chef de communauté, le parti, la milice. En sous-traitant la protection sociale aux réseaux confessionnels, les élites ont aussi sous-traité la souveraineté nationale, offrant aux puissances étrangères le levier nécessaire pour s’installer durablement dans nos failles.
L’économie a fait le reste : sur-financiarisée, adossée à la rente, sacrifiant les secteurs productifs, vidant les périphéries et les livrant aux clans. Or là où l’État se dérobe, le parti s’impose.
Ces mêmes élites qui ont confisqué l’État, ont verrouillé les réformes que le pays attend depuis des décennies (citoyenneté démocratique, droits des femmes, égalité devant la loi…) s’abritant derrière des peurs identitaires qu’elles ont elles-mêmes instrumentalisées.
Ce système n’a pas émergé malgré nous. Il a prospéré grâce à nous. Nous sommes tous complices. À des degrés divers, mais complices. Si le vote clientéliste de ceux que la misère contraint s’explique, rien n’excuse celui de ceux que rien n’y oblige : les instruits, établis, à l’abri, et qui reconduisent pourtant les mêmes, élection après élection, par paresse intellectuelle ou confort communautaire.
Il y a aussi ceux dont l’horizon s’arrête aux frontières de leur communauté : le Sud brûle ? Ce n’est pas leur Sud. Les déplacés fuient ? Ce ne sont pas leurs déplacés.
Cette fragmentation, ce repli communautaire, sont des pièges mortifères et condamnent le pays à se consumer dans ses propres scissions. Car les clivages au Liban ne séparent pas des blocs homogènes : ils les traversent. Ces immeubles, ces quartiers, ces mariages qui ont longtemps mélangé ce que la politique s’acharne à séparer sont la réalité vécue ; l’autre n’est que fiction.
Aussi, ceux qui voient aujourd’hui dans la violence américaine et israélienne l’occasion de solder les comptes avec le Hezbollah devraient mesurer ce que 1982 a déjà démontré : le Hezbollah est précisément l’enfant de cette logique, né de l’invasion israélienne, grandi dans le vide que la force avait foré. Une société qui se disloque ne se pacifie pas. La guerre civile puis l’amnistie de 1990 qui a recyclé les chefs de milice en hommes d’État nous ont condamnés à rejouer indéfiniment le même scénario. Le communautarisme ne protège pas les citoyens : il les capture, pour mieux les livrer à ceux qui en vivent.
Mais un pays qui se reconnaît dans ses erreurs est un pays qui peut encore se choisir. L’issue existe. Elle est connue et documentée depuis des décennies jusqu’à l’usure. Il manque la volonté et la capacité de la concrétiser. Cette issue ne se matérialise pas par l’éclatement. Au contraire. Fonder un État moderne, garant de l’égalité pour tous. Étreindre nos spécificités pour bâtir à partir d’elles. Engager une réforme constitutionnelle profonde. Appliquer enfin les accords de Taëf dans leur intégralité. Instaurer un Sénat confessionnel qui absorbe les appartenances communautaires pour libérer un Parlement civil affranchi d’elles. Déconfessionnaliser graduellement le recrutement et les institutions. Dépersonnaliser le pouvoir et l’institutionnaliser pour subordonner ceux qui gouvernent, aux institutions qui les mandatent, et non l’inverse. Se doter d’une stratégie nationale de sécurité : souveraine, cohérente avec notre emplacement géographique, ancrée dans l’intérêt du pays et non dans celui de ses factions. Construire une économie qui produit plutôt qu’une économie qui capte.
Nous avons tant dénoncé la « guerre des autres » que nous en avons oublié la nôtre : celle qui, de chaque fêlure, a creusé un sillon où s’est abîmé tout ce que nous aurions pu être.
Note - Ce texte explore délibérément notre part de responsabilité dans nos maux, sans prétendre à l’exhaustivité, et sans relativiser ni les responsabilités extérieures ni celles de certains des nôtres qui ont sacrifié le pays sur l’autel de leurs ambitions. Il ne s’agit ni de valider les forces qui nous entraînent vers l’abîme ni d’alimenter une quelconque déresponsabilisation. L’objectif est ailleurs : remonter aux causes plutôt que s’arrêter aux symptômes, et engager l’introspection collective sans laquelle aucune (re)construction n’est possible.
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef