Le diptyque « Civil War » de Jamil Molaeb (huile sur toile; 105 x 284 cm; 1976). Photo tirée du fil Instagram de l'artiste
« Je ne suis pas de ceux qui aiment la guerre. Si je l’ai représentée, c’était uniquement pour m’en débarrasser. Malheureusement, dans ce pays, elle ne nous lâche pas. Comme la mort, elle nous talonne en permanence », confie Jamil Molaeb à L’Orient-Le Jour, du haut de ses 78 ans.
Au bout du fil, la voix est lasse. L’artiste est fatigué de ces conflits qui se répètent, accablé par cet embrasement qui s’infiltre régulièrement dans son Liban rêvé. Ce pays qu’il représente inlassablement dans ses toiles : ouvert sur le bleu de l’horizon ; doté d’une nature radieuse habitée d’oiseaux perchés sur les branches de vergers en fleurs. Et à la capitale ensorcelante dans son enchevêtrement de constructions, de mosquées et d’églises. Ce pays de la douceur et du vivre-ensemble, qu’il a tant de fois célébré par son art, se disloque à nouveau… Le ramenant avec tristesse à sa mémoire de la guerre. Celle qu’il a consignée dans des recueils de dessins au fusain et à l’encre noire ainsi que dans des séries d’estampes.

L'humain dans les cycles de violence
Comme nombre de ses contemporains, Jamil Molaeb a été confronté aux tumultueux épisodes des conflits au Liban. Marqué par la mort de son frère, tué à l'âge de vingt ans au cours des tout premiers mois des « événements », il entame en 1976 une suite de gravures sur bois et quelques grandes peintures à l’huile. Mû par l’aspiration à « saisir l'essence de la guerre » à travers son art, ses compositions en noir et blanc reflètent les ravages de ce conflit dit « civil » et les souffrances qu’il engendre au sein de la population libanaise dans son ensemble.
Car s’il considérait qu'il était de « son devoir de transmettre l'histoire du conflit », Jamil Molaeb a toujours cherché à refléter dans son art ce qui, dans leur condition collective, unit les Libanais plutôt que ce qui les divise.

Aujourd’hui, alors que le pays du Cèdre et, au-delà, la région font face à de terribles affrontements, l’artiste septuagénaire reclus dans sa maison de Baysour, dans la montagne, lance depuis son atelier – où il s’échine en vain à peindre, confie-t-il – un silencieux cri de dénonciation des « désastres de la guerre », à travers des clichés de ses œuvres des jours sombres récemment postés sur son fil Instagram.
« La guerre dans ce pays est comme la mort, elle nous talonne en permanence »
Parmi ses œuvres portant le témoignage d’une période de lutte et de chaos, Circulating War, une encre de 1976 frappe par sa représentation, quasiment prédictive, d’une foule humaine prise dans un mouvement cyclique de tourmentes. Idem pour les scènes illustrant le Siège de Beyrouth et les Migrations dues à l’invasion israélienne de 1982, qui évoquent avec une douloureuse acuité le vécu actuel d’une frange du peuple libanais. Et dont les figures cubistes et les formes géométriques acérées traduisent la nervosité et la souffrance propres aux temps des catastrophes.

Issues d’une série exposée en 1982 à la galerie Épreuve d’artiste sous le titre « Bientôt la fin de l’obscurité et la survenue d’une aube nouvelle » (dévoilant un espoir malheureusement toujours en attente de réalisation), ces gravures entremêlent à l’expérience humaine de la tourmente, l’aspiration, toujours prégnante chez Jamil Molaeb, à un monde libéré de la souffrance.
Pour cet artiste, dont l’œuvre se situe à la croisée de la beauté et de la spiritualité, représenter la guerre visait à lancer un appel à la réconciliation nationale.
Une démarche particulièrement illustrée par Guerre civile, un grand diptyque réalisé en 1976, aujourd’hui conservé dans la collection de Manal et Abraham Karabajakian, dont l’artiste a récemment partagé une image sur son compte Instagram. Désignée par certains critiques d’art comme le Guernica du Liban, cette immense huile sur toile condense la violence extrême des affrontements, dans une composition cubiste aux lignes anguleuses entremêlant figures armées, corps sans vie et civils pris au piège.
Une composition à la fois universelle et symbolique de la « déchirure libanaise ». Pourtant, dans cette fresque saturée d’armes et de missiles, où l’innocence des enfants et la détresse des femmes contrastent avec la brutalité des combats, une colombe introduit une fragile tension vers la paix. Cinquante ans plus tard, au cœur de cette guerre totale que nous subissons, elle résonne comme une subtile exhortation à préserver cet espoir ténu…



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12 h 19, le 13 avril 2026