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Nos lecteurs ont la parole

Être chiite au Liban : entre soupçon et oubli

On ne choisit pas l’endroit où l’on naît. Mais au Liban, l’endroit où l’on naît choisit souvent pour vous.

Il choisit l’étiquette qu’on vous colle. Le regard qu’on pose sur vous. La suspicion qui vous précède avant même que vous n’ayez prononcé un mot.

Être né chiite au Liban n’est pas seulement une appartenance religieuse. C’est une grille de lecture imposée par les autres. Une identité interprétée, soupçonnée, simplifiée. Et dans les temps de guerre, ce regard devient encore plus lourd.

Aujourd’hui, les régions les plus visées par les bombardements israéliens sont celles où vivent majoritairement des chiites. Cela tient simplement à une réalité géographique : ils vivent au Sud, le long de la frontière. Une simple réalité que beaucoup de Libanais semblent oublier.

Pourtant, lorsque ces populations parlent de résistance, lorsque des voix s’élèvent contre l’agression ou expriment de la solidarité avec ceux qui souffrent sous les bombes, la réaction est presque toujours la même : suspicion.

On ne les entend plus comme des Libanais. On les réduit à une affiliation supposée.

Soudain, parler de résistance devient être « pro-iranien ».

S’indigner face à l’invasion devient une preuve de loyauté politique.

Comme si la simple idée de résister à un intrus avait perdu tout sens universel.

Comme si la compassion envers un voisin soumis à la destruction n’était plus un réflexe humain élémentaire.

Le plus douloureux n’est pas seulement la guerre. C’est le sentiment de culpabilité que la société impose. Une culpabilité de parler. Une culpabilité de ressentir. Une culpabilité même d’exister politiquement.

Car quoi que l’on dise, l’étiquette est déjà prête.

Et parfois, cette hostilité franchit un seuil plus sombre : celui de la déshumanisation.

On entend des phrases que l’on n’aurait jamais cru possibles entre compatriotes. Des plaisanteries humiliantes sur les femmes voilées, ou des propos d’une violence inimaginable, allant jusqu’à fantasmer l’effacement d’une communauté entière.

Des mots qui révèlent une brutalité morale que rien, absolument rien, dans les religions dont certains se réclament ne justifie.

Mais au-delà de la culpabilité, il existe aussi un autre sentiment, plus silencieux : celui d’être oublié.

Parfois même rejeté.

Beaucoup de chiites du Liban ont appris à détourner le regard de cette impression. Parce que au fond, que peut-on attendre d’une société où certains ont déjà oublié leurs propres compatriotes vivant au Sud, ceux qui subissent en premier les conséquences de la guerre ?

Alors on continue d’avancer, en essayant de ne pas trop y penser.

Mais cette pression permanente produit aussi un phénomène étrange.

Elle est parfois si forte qu’un sentiment de soulagement apparaît lorsqu’une voix non chiite ose dénoncer l’injustice ou l’agression.

Un soulagement presque involontaire.

Comme si, inconsciemment, on avait fini par intégrer l’idée que la parole d’un non-chiite aurait plus de valeur, plus de poids, plus de capacité à être entendue.

C’est un glissement dangereux. Mais c’est aussi, parfois, une réalité.

Parce que ces voix peuvent réveiller ceux qui refusent d’écouter autrement. Et pour cela, il faut le dire clairement : ces voix comptent. Je leur en suis profondément reconnaissante.

Car dans un pays qui oublie parfois le sens du mot patri, ce sont peut-être les seuls véritables patriotes.

Mais cette réalité révèle aussi une autre absurdité : l’idée selon laquelle les chiites du Liban formeraient un bloc homogène. Rien n’est plus éloigné de la vérité.

Certains sont profondément religieux. D’autres ne le sont pas du tout.

Certains croient en Dieu, d’autres n’y croient pas.

Certaines femmes portent le hijab, d’autres choisissent de ne pas le porter.

Certains sont conservateurs, d’autres progressistes.

Comme dans toute société.

Ce qui les unit n’est pas une idéologie unique. C’est l’attachement à leur terre. À leurs familles. À leurs amis qui tombent sous les bombes pendant que le reste du pays détourne parfois le regard. Des vies qui disparaissent.

Et trop peu de regards qui se lèvent. Et c’est peut-être cela, au fond, la tragédie.

Car aucun citoyen ordinaire n’a choisi la forme que prend la résistance. Aucun n’a décidé seul de l’équilibre des forces dans cette région.

Mais tout peuple veut se sentir protégé. Tout peuple veut une force capable de défendre sa terre.

Tout être humain comprend instinctivement une chose : face au danger, on se tourne vers ceux qui semblent capables de protéger.

L’idéal serait que cette force soit l’État libanais lui-même.

Une armée forte, souveraine, et véritablement armée, capable de protéger tous les Libanais sans distinction.

Ce serait la plus belle forme de résistance : une résistance nationale, libanaise, au nom de la terre libanaise.

Mais pour y parvenir, il faut d’abord se regarder les uns les autres autrement.

Il est peut-être temps de retirer la religion de nos cartes d’identité.

La foi, si nous en avons une, devrait rester une relation intime entre nous et Dieu. Elle ne devrait jamais devenir une frontière entre citoyens.

Priez comme vous le souhaitez.

Habillez-vous comme vous le souhaitez.

Lorsque vous regardez l’autre, voyez simplement un Libanais.

Et ensuite seulement, si vous le souhaitez, choisissez de parler – ou de vous taire – face à l’injustice.

Mais ne dites plus jamais que ceux qui parlent le font « parce qu’ils sont chiites ».

Car la vérité est peut-être beaucoup plus simple. Ils parlent par simple humanité.

Et parce que, avant tout, ils sont libanais.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

On ne choisit pas l’endroit où l’on naît. Mais au Liban, l’endroit où l’on naît choisit souvent pour vous.Il choisit l’étiquette qu’on vous colle. Le regard qu’on pose sur vous. La suspicion qui vous précède avant même que vous n’ayez prononcé un mot.Être né chiite au Liban n’est pas seulement une appartenance religieuse. C’est une grille de lecture imposée par les autres. Une identité interprétée, soupçonnée, simplifiée. Et dans les temps de guerre, ce regard devient encore plus lourd.Aujourd’hui, les régions les plus visées par les bombardements israéliens sont celles où vivent majoritairement des chiites. Cela tient simplement à une réalité géographique : ils vivent au Sud, le long de la frontière. Une simple réalité que beaucoup de Libanais semblent oublier.Pourtant, lorsque ces...
commentaires (3)

Démonstration de foi, hors de tout doute... avec tout le respect pour Mme Kanso. Néanmoins faut-il se poser LA question: contre qui nous battons-nous, et surtout pourquoi? Et bien au-delà de cette question existentielle, une autre tout autant existentielle: sommes-nous en tant que peuple libanais condamnés à libérer la Palestine? Ne confessionalisez pas le conflit Mme Kanso; ce ne sont pas les chiites qui en sont les protagonistes, pointés du doigt par les autres... Mais ce sont eux qui ont été impliqués de facto par ce conflit auquel peu, très peu de libanais se reconnaissent.

Christian Samman

23 h 57, le 21 mars 2026

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Commentaires (3)

  • Démonstration de foi, hors de tout doute... avec tout le respect pour Mme Kanso. Néanmoins faut-il se poser LA question: contre qui nous battons-nous, et surtout pourquoi? Et bien au-delà de cette question existentielle, une autre tout autant existentielle: sommes-nous en tant que peuple libanais condamnés à libérer la Palestine? Ne confessionalisez pas le conflit Mme Kanso; ce ne sont pas les chiites qui en sont les protagonistes, pointés du doigt par les autres... Mais ce sont eux qui ont été impliqués de facto par ce conflit auquel peu, très peu de libanais se reconnaissent.

    Christian Samman

    23 h 57, le 21 mars 2026

  • Ben oui, quelle découverte, les chiites sont comme tout le monde. À part ça,les armées Jordanienne et Égyptienne n'ont pas besoin d'être suffisamment fortes pour protéger leurs populations contre les Israeliens. Pour cela, les traités de paix suffisent. N'oubliez pas que la genèse du sacrifice institutionnel des chiites du Liban Sud c'était l'accord du Caire de 1969, ignoble surtout pour eux. L'accord de paix du 17 mai 1983 était de nature à leur donner enfin une vie normale, ce que leurs bergers de malheur se sont efforcés de leur nier ainsi qu'au pays pendant les 43 ans qui ont suivi.

    M.E

    08 h 21, le 21 mars 2026

  • Tres beau texte!! Qui dit tout sur la “ societe “ libanaise , helas!!!

    Nemer Salam

    11 h 09, le 20 mars 2026

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