Les décisions adoptées lundi par le Conseil des ministres, réuni à Baabda, au sujet du Hezbollah – la mise hors la loi de ses activités militaires et sécuritaires et l’ordre donné à l’armée et aux autres forces légales de procéder dès à présent, y compris par la contrainte, au désarmement de cette milice, sont une petite révolution lorsqu’on les juge à l’aune de la productivité et du niveau habituels de volontarisme des pouvoirs publics libanais. On irait quasiment jusqu’à louer notre pouvoir exécutif pour avoir déployé tant de courage si on ne savait pas que ces mesures restent, en réalité, bien en deçà des attentes au vu de la situation créée une fois de plus par la milice, qui a ouvert dans la nuit de dimanche à lundi un front de soutien à son parrain iranien.
Que signifie au juste de décréter que désormais, l’action militaire et sécuritaire de la milice chiite sera considérée comme illégale ? Qu’elle ne l’était pas auparavant ? Elle l’a toujours été, sauf qu’une grosse partie de la classe politique et dirigeante se complaisait – par ignorance ou par malice – à répéter un mensonge grossier, auquel elle a fini par croire elle-même. On prétendait ainsi que les déclarations ministérielles (ou de politique générale) des gouvernements successifs depuis la fin de la guerre civile légitimaient la « résistance des Libanais face à l’occupation israélienne ». Sinistre farce consistant à faire croire qu’une déclaration ministérielle, qui n’est autre qu’un exposé bavard du programme du gouvernement sur la base duquel il obtient ou pas la confiance du Parlement, a force de loi. Et d’ailleurs, même si elle l’avait, une simple déclaration de politique générale ne saurait être supérieure à la Constitution. Y a-t-il un pays dont la Constitution autoriserait une milice à déclencher des guerres récurrentes et dévastatrices contre un pays voisin (1993, 1996, 2006, 2023 et 2026) ou à réprimer brutalement une révolution au service du régime d’un autre (2012 à 2024) ? À mener des coups de force sanglants afin de contraindre le gouvernement à revenir sur des décisions régaliennes (2008) ? Ou encore à déployer des « chemises noires » dans les rues pour intimider les adversaires politiques et provoquer un renversement de majorité parlementaire (2011) ?
La vérité est qu’on a laissé depuis plus de quarante ans une culture de l’illégalité se développer autour du Hezbollah. Une culture que l’État libanais et la classe dirigeante n’ont presque jamais cherché à contrer, ou alors timidement, même après le retrait syrien d’avril 2005. À l’époque (2005-2006), les flèches du camp souverainiste libanais, rassemblé au sein du 14 Mars, étaient presque toutes décochées en direction du régime Assad, alors qu’on s’efforçait de ménager le Hezbollah, en dépit de son implication présumée dans la vague d’assassinats politiques au sein de cette coalition. La stratégie d’endiguement que le président Joseph Aoun adopte depuis 2025 face au parti chiite n’a ainsi rien de nouveau. Elle était pratiquée vingt ans plus tôt par de nombreux responsables qui, lorsque les diplomates étrangers les interrogeaient sur les causes de la non-application de la résolution 1559 du Conseil de sécurité appelant au désarmement immédiat des milices, répondaient qu’il fallait s’y prendre délicatement, pour ne pas « heurter » le Hezbollah et sa base. Déjà… ! Une délicatesse qui n’a pas empêché la milice de provoquer la guerre destructrice de l’été 2006 avec Israël, celle-là même à l’issue de laquelle le patron du Hezb, Hassan Nasrallah, avait lâché son fameux « Si j’avais su (sous-entendu que les Israéliens allaient taper aussi fort ! )... »
Voilà pour l’illégalité. Mais il y a autre chose qui illustre aussi l’insuffisance des décisions du gouvernement. De nombreux commentateurs pensent que la distinction entre aile politique et aile militaire au sein du Hezbollah est souvent artificielle. De ce fait, isoler les activités militaires en maintenant par ailleurs intactes les autres structures du parti et, surtout, la participation au gouvernement de ministres d’une formation qui vient de défier l’État de manière aussi flagrante, pourrait donner le sentiment qu’on est davantage dans une fermeté de façade que dans une vraie volonté de changement. Sans aller jusqu’à classer le Hezbollah organisation « terroriste », comme beaucoup l’auraient souhaité, on aurait pu dissoudre ce parti en bloc – on l’a fait dans les années quatre-vingt-dix avec les Forces libanaises pour beaucoup moins que cela – avant de créer une entité nouvelle sous une autre appellation avec les « survivants » du Hezb qui auraient expressément consenti à devenir un parti politique plus ou moins normal.
Il reste que les mesures prises en Conseil des ministres sont indéniablement un pas dans la bonne direction. Elles le sont d’autant plus que la classe dirigeante n’est pas seule à se voir reprocher de se réveiller trop lentement de sa léthargie. L’opinion publique libanaise dans son ensemble n’est pas mieux logée. Pour d’évidentes raisons politiciennes, le CPL de Michel Aoun et de Gebran Bassil avait jeté à une époque la moitié de l’électorat chrétien dans les bras du Hezbollah, un cadeau inespéré pour ce dernier. Plus tard, dans les années 2013 à 2017, l’ensemble de la frange identitaire chez les chrétiens, si indulgente avec l’odieux régime Assad, a voulu voir dans le Hezbollah un atout puissant contre les jihadistes sunnites. Et, last but not least, une bonne partie des effectifs de la Thaoura du 17 octobre 2019, autour de la gauche dogmatique, a largement contribué à suicider le mouvement en pensant pouvoir pactiser avec la formation de Hassan Nasrallah, dont les voyous à moto écrasaient littéralement les manifestants.
Dans la conscience collective libanaise, affronter le Hezbollah est depuis longtemps assimilé à un jeu dangereux nuisant à la paix civile. Ne rien faire face à la prise d’otage qui dure depuis des décennies l’est davantage aujourd’hui...


Haykal doit démissioner.
18 h 10, le 03 mars 2026