Rechercher
Rechercher

Lifestyle - En Immersion

« Fêter la mort de Khamenei en plein direct, quel pied ! » : à Sanremo, musica et apathie

Cette année encore, le mythique festival de la ville côtière italienne a flambé entre polémiques et engagements à moitié assumés. « L’Orient-Le Jour » vous entraîne dans les arrière-scènes d’une semaine au rythme des rebondissements géopolitiques…

« Fêter la mort de Khamenei en plein direct, quel pied ! » : à Sanremo, musica et apathie

Carlo Conti et Laura Pausini, présentateurs du 76e Festival de musique de Sanremo. Photo Rai Uno

Il est exactement 22 h 48 lorsque toute la nation italienne hésite à changer de chaîne. La nouvelle vient de tomber, relayée par Donald Trump : le guide suprême iranien Ali Khamenei a été tué dans une offensive conjointe menée par les États‑Unis et Israël, a affirmé le président américain sur son réseau social. « On pourrait au moins mettre un bandeau pour annoncer ça quand même ? », s’enquiert un régisseur de la première chaîne publique, en plein direct. « Tu te crois sur al-Jazeera ? Concentre-toi sur le déhanché de Miss Lamborghini ! », lui rétorque sèchement son collègue, dans un réflexe où la misogynie tient lieu de ligne éditoriale. Dans les coulisses de la 76ᵉ édition du Festival de Sanremo, l’actualité reprend brusquement le dessus, entre les pressions des dirigeants de la Rai — diffuseur officiel de l’événement — et les reporters avides d’interpréter le moindre frémissement de leurs petits doigts.

Deux heures auparavant, la finale de la célèbre compétition musicale transalpine démarrait déjà sur une pause solennelle. Car au milieu du plateau plongé dans le doute, les présentateurs, l’air grave, évitaient l’esquisse d’emblée. « Les enfants du globe ont droit à un sommeil paisible, à des rêves légers, à une existence qui ne soit pas traversée par la peur. Et dans cette salle dédiée au spectacle, un mot résonne plus fort que les acclamations : Assez ! », ont lancé en chœur Laura Pausini et Claudia Cardinaletti, sous une pluie d’applaudissements du Teatro Ariston, habitué aux pamphlets we are the world.

Dans la petite ville côtière de Ligurie, sur ce bout de Méditerranée si agréablement paisible, le monde en flammes reste un vieux dilemme. Chanter et sourire quand la mort frappe à la porte semble même un peu démodé à ce stade. En 1991, en pleine guerre du Golfe, les colombes blanches s’imposaient dans le décor. En 2023, c’est Volodymyr Zelensky en personne qui conviait le public de la botte à manifester son soutien moral aux troupes ukrainiennes épuisées et endeuillées depuis le début de l’invasion russe. « Mon bébé, profite ! », s’époumone Farah, la petite amie iranienne de Sergio, danseur de la troupe du soir, jointe en FaceTime au moment où basculent le reste des stations en éditions spéciales. « Je suis aux anges et j’ai hâte de te retrouver pour en parler ! En attendant, fêter l’assassinat du tyran Khamenei en live et en toute fin de festival… quel pied ! Qui aurait pu rêver mieux ? »

Claudia Cardinaletti, Carlo Conti et Laura Pausini s'offrent, dès le début, une pause pour rendre hommage aux enfants des pays en guerre. Photo Rai Uno
Claudia Cardinaletti, Carlo Conti et Laura Pausini s'offrent, dès le début, une pause pour rendre hommage aux enfants des pays en guerre. Photo Rai Uno

Icona éternelle

Douze heures plus tôt, sur la terrasse à peine ensoleillée d’un hôtel du centre-ville, autre ambiance. En ce samedi 28 février, assistants-réalisateurs et chefs opérationnels gardent le smartphone en alerte rouge. Évidemment pas pour suivre les développements au Moyen-Orient, en ébullition après les frappes américano-israéliennes sur Téhéran, mais pour guetter l’arrivée de la vedette du jour. « Vous aurez droit à neuf minutes chacun, merci de respecter le timing et d’éviter toute question d’actualité », ordonne son attachée de presse, les cernes noirs soulignant son visage filiforme. « C’est Laura Pausini, pas Giorgia Meloni. La politique, vous la gardez pour dimanche matin. »

Coanimatrice des cinq soirées annuelles de la manifestation italienne la plus suivie à l’international, la chanteuse, visiblement mal réveillée elle aussi, se prête malgré tout au jeu des questions-réponses expéditives à quelques heures de la grande finale. « Sanremo, c’est la maison », confie-t-elle à L’Orient-Le Jour, le regard embué d’une larmichette. « C’est ici, en 1993, que j’ai fait mes débuts, que je suis devenue une petite étoile dans l’immense ciel de la pop », poursuit l’interprète du cultissimement kitsch La Solitudine, succès propulsé par le festival et rapidement traduit en une dizaine de langues.

Intensément rustique, indéniablement vintage. La cantatrice, de retour donc sur « ses terres » pour tenter d’élargir les audiences de la Rai, pourtant confortée ces dernières années par des courbes pour le moins honorables — dix millions de téléspectateurs en moyenne, rien que ça —, n’arrive jamais par hasard. « Elle est, pour nous, ce que Paul McCartney est au Royaume-Uni ou ce que Mylène Farmer est à nos voisins français : une référence d’un héritage musical que l’on croit suranné mais qui reste ultra populaire, massivement écouté », confie une journaliste du Vanity Fair local, fascinée par l’allure Joan Crawford-esque de l’icône des nineties.

Aux côtés de Carlo Conti, La Pausini confirme ici son statut d’artiste polyvalente au parcours souvent vacillant en dépit d’une vraie réputation de vraie gentille. Quatre ans après son passage remarqué à la présentation — en trio avec Alessandro Cattelan et Mika — du concours de l’Eurovision à Turin, à la suite de la victoire du groupe Måneskin, l’autrice-compositrice retrouve projecteurs jaunâtres et parquets luisants pour, dit-on, un chèque astronomique à la clé. « Vous savez, j’ai toujours eu l’impression de ne vivre qu’au travers de cette lumière artificielle », confie-t-elle avant d’être brusquement interrompue par ses équipes, pressées de la faire rejoindre ses ultimes répétitions… ou de l’empêcher de se poser des questions sur l’état chaotique du monde une fois les formalités polies terminées. Au choix. « Je dois y aller, mais j’attends votre feedback ! » Pas besoin de le dire deux fois.

Alicia Keys, invitée d'honneur de la soirée, venue interpréter son  « Empire State of Mind ». Photo Rai Uno
Alicia Keys, invitée d'honneur de la soirée, venue interpréter son « Empire State of Mind ». Photo Rai Uno

Au fait, Sanremo, c’est où, c’est quoi ?

Phénomène d’opinion publique remis au goût du jour sous la direction artistique d’Amadeus, ce festival de la chanson originale réussit, depuis 1951, l’exploit de transformer les mélodies nostalgiques en sport concurrentiel de haut niveau et le tapis rouge en champ de bataille pour égos démesurés. Pendant une semaine, à la fin de chaque mois de février, l’Italie retient son souffle jusqu’à l’aube pour élire le ou la meilleure parolière de l’année au centre des rivalités, des polémiques et des hashtags incendiaires. Mix improbable des tauliers de la décennie 80 et des rockeurs de la scène urbaine, le cru 2026 unit de nouveau le pays dans ses désaccords plus ou moins innocents.

Du come-back tonitruant de la soap opera superstar Patty Pravo (77 ans et toujours génialement rock) à la collaboration improbable de Marco Masini avec le rappeur Fedez (ex-compagnon de l’influenceuse originelle Chiara Ferragni, à peine acquittée de son procès pour fraude… aux brioches de Noël et aux œufs de Pâques), cette édition a vu une compétition quelque peu émoussée, dominée sans surprise par les reines du disco latin puis mises à mal par une armée de quinquas en nœuds pap’.

Sal Da Vinci, gagnant surprise d'un Festival sous haute tension. Photo Rai Uno
Sal Da Vinci, gagnant surprise d'un Festival sous haute tension. Photo Rai Uno

Deux heures du matin passées, les trente participants, éreintés par d’interminables festivités ponctuées par des reprises de classiques intemporels - et la venue express de l’Américaine Alicia Keys - applaudissent tous la victoire de Sal Da Vinci, 57 ans, essentiellement connu pour ses ballades au dialecte napolitain, et de son Per sempre sì (pour toujours). Un triomphe inattendu bien qu’unanime qui l’enverra représenter la péninsule dans un Eurovision à haut risque et boycotté de toute part, en mai prochain. Incarnation d’un certain romantisme à la Julio Iglesias, très prisé dans la sud de l’Italie, « c’est la tradition qui l’emporte après les années de hype des jeunots en streetwear », commente une chroniqueuse spécialisée du quotidien La Repubblica. « C’est sans doute la preuve qu’en temps de crise et d’incertitudes, on se replie sur nos figures rassurantes, patrimoniales. À ce stade, autant tenter de réveiller Raffaella Carrà »...

Il est exactement 22 h 48 lorsque toute la nation italienne hésite à changer de chaîne. La nouvelle vient de tomber, relayée par Donald Trump : le guide suprême iranien Ali Khamenei a été tué dans une offensive conjointe menée par les États‑Unis et Israël, a affirmé le président américain sur son réseau social. « On pourrait au moins mettre un bandeau pour annoncer ça quand même ? », s’enquiert un régisseur de la première chaîne publique, en plein direct. « Tu te crois sur al-Jazeera ? Concentre-toi sur le déhanché de Miss Lamborghini ! », lui rétorque sèchement son collègue, dans un réflexe où la misogynie tient lieu de ligne éditoriale. Dans les coulisses de la 76ᵉ édition du Festival de Sanremo, l’actualité reprend brusquement le dessus, entre les pressions des dirigeants de la Rai —...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut