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Lifestyle - En Immersion

Adjani face à ses tourments et l’écho lointain de l’Iran : dans les coulisses des César 2026

Pendant près de quatre heures, le petit monde du cinéma français a retenu son souffle. Depuis l'Olympia, la 51ᵉ édition de la grande messe du septième art a rassemblé légendes d’hier et promesses de demain. « L’Orient-Le Jour » y était et vous en dévoile les secrets.

Isabelle Adjani remet le César du meilleur acteur lors de la 51 édition de la cérémonie. Photo AFP

Elle n’a pas envie d’être là et le fait poliment savoir. Sur les nerfs depuis la veille, lorsqu’elle s’est fait paparazzer à son insu pendant des répétitions plus médiatisées que prévu, Isabelle Adjani ne dissimule rien de cette anxiété sociale qui a forgé sa légende de tragédienne figée dans sa tour d’ivoire. Lunettes de soleil sur le nez et frange noire masquant la moitié de son visage tant célébré, la muse de Claude Chabrol et François Truffaut esquive avec soin les sollicitations, qu’elles viennent d’amis du milieu ou de journalistes surpris de la croiser. Invitée par l’Académie il y a plusieurs semaines pour remettre le César du meilleur acteur en toute fin de cérémonie, elle surprend par sa rarissime présence alors qu’elle devait initialement se présenter, ce jeudi 26 février, devant la justice. « La séance a été décalée de 24 heures, sans doute pour lui permettre d’être là », chuchote une reporter, iPhone à la main et talon cassé dans l’autre.

Accusée d’avoir frauduleusement domicilié ses revenus au Portugal en 2016 et 2017 et condamnée en première instance à deux ans de prison avec sursis et 250 000 euros d’amende pour « volonté de dissimulation vis-à-vis de l’administration fiscale » (à noter qu’Isabelle Adjani a fait appel et dément tout manquement à la loi, NDLR), l’interprète de Camille Claudel et de La Reine Margot — la plus récompensée de l’histoire des César toutes catégories confondues, avec cinq timbales à son actif — était donc plus attendue dans un tribunal que sous les lettres de feux d’un Olympia bondé. « Si elle est là, ça promet un moment d’anthologie. Ça va être génial… ou complètement perché », esquisse la rédactrice en chef d’un grand média audiovisuel, à l’affût d’une « séquence télé adjaniesque ».

La comédienne s'est lancé dans une diatribe inattendue. Photo AFP
La comédienne s'est lancé dans une diatribe inattendue. Photo AFP

Si certains espèrent un remake de son célèbre discours de 1989 — lorsqu’elle avait lu avec panache un extrait des Versets sataniques de Salman Rushdie quelques semaines seulement après la fatwa lancée par l’ayatollah Khomeini —, c’est sur un registre plus nuancé et excentrique que la prima donna fait son entrée aux douze coups de... 23 heures. Pendant plusieurs minutes, Isabelle Adjani récite ses notes écrites et réécrites jusqu’au dernier instant, face à une audience stupéfaite, gênée par un pamphlet épistolaire aux accents autobiographiques. « Choisir ce métier, c’est accepter de s’exposer à la vindicte », lit-elle avant d’inviter « tous les hommes de la salle à se lever » en hommage aux femmes victimes de violence et en solidarité avec les Iraniennes et Afghanes, histoire de rallier toutes les causes en deux minutes montre en main.

« La soirée avait pourtant si bien commencé bordel ! », glousse une éditorialiste imbibée de champagne au petit bar de la salle de presse. « Fallait qu’on nous rappelle que le monde va mal… Moi aussi, je vais mal après un Xanax et une journée comme celle-ci ! » Récapitulons.

Tensions et révélations

Il est un peu plus de 20 heures lorsque les premiers stylos-billes d’attachés de presse exaspérés se mettent à exploser entre leurs doigts. Sur le tapis rouge fraîchement dépoussiéré, les envoyés pailletés des magazines féminins s’époumonent presque autant que les photographes des agences officielles. En retard, les têtes d’affiche bankables arborent des regards sombres, contrastant avec les interviews express pour le moins approximatives de l’influenceuse Léna Situations qui, si elle ne pose pas toujours les bonnes questions, peut au moins compter sur ses cinq millions d’abonnés pour garantir la pérennité de ses contrats avec les plateformes en ligne de Canal+.

Jim Carrey avec son César d'honneur et la présidente de la soirée, Camille Cottin. Photo AFP
Jim Carrey avec son César d'honneur et la présidente de la soirée, Camille Cottin. Photo AFP

« Il faut fermer le live TikTok, il ne viendra pas ! », hurle une responsable de la chaîne cryptée, agacée par l’insolent aplomb tardif de Jim Carrey - qui aura droit à des séances d’éloges débordants - à une poignée de secondes du début des festivités. Visiblement en forme, l’acteur américain arrivé tout droit de Los Angeles pour recevoir de main propre un César d’honneur sondant son état de santé vacillant ne fera son apparition que trois minutes avant le lancement de la coupure pub, exprès pour éluder les interrogations des chroniqueurs émoustillés par un bout de smoking.

Diffusée exceptionnellement un jeudi — pour céder la place au concert caritatif des Enfoirés pour les Restos du Cœur le lendemain sur TF1 —, la soirée annuelle démarre mollement sur un interminable happening en dents de scie, orchestré par Benjamin Lavernhe de la Comédie Française en maître de cérémonie (et en costume jaune pétard dans un clin d’œil à The Mask) tentant de faire oublier l’humour décontracté de Jean-Pascal Zadi ou l’élégance naturelle d’Antoine de Caunes. Seul un pique sur le futur biopic consacré à Johnny Hallyday — le sujet le plus brûlant des rédactions strassées du moment — fait lever sourcils et sourires des managers les plus stoïques. Car exit Raphaël Quenard : Benjamin Voisin changerait de registre cinématographique pour incarner le taulier, au grand dam d’une certaine Laeticia. Si le nom du poulain de François Ozon avait déjà fuité, ceux de Lily-Rose Depp et de Lyna Khoudri seraient aussi secrètement pressenties pour camper deux de ses épouses, mais chut… vous n’avez rien lu.

Arrive ensuite madame la présidente, l’ultra-rentable Camille Cottin, dont beaucoup jugent la charge un brin prématurée au regard de ses illustres prédécesseurs — Catherine Deneuve pour le 50e anniversaire, pour ne citer qu’elle. Son discours, mêlant blagounettes mignonnettes et message essentiel, fait toutefois oublier tout questionnement autour de son jeune âge de cheffe d’orchestre (47 ans tout de même). « Le cinéma est vivant parce que fragile, et c’est parce que l’art est fragile qu’il faut le protéger », lance l’éternelle et génialissime Connasse, à l’heure où tristes experts fustigent bêtement la culture, bel et bien en danger malgré les prises de parole bien pensées sur le mode de financement tricolore.

Dans les coulisses, les statuettes refroidissent à l’ombre des néons et des ragots rapportés par les maquilleurs en mocassins et les coiffeuses aux mèches bleutées, tandis que défilent les minois des espoirs de demain. Sacrée sans surprise révélation féminine pour son interprétation d’une étudiante musulmane lesbienne confrontée à ses désirs inavoués dans La petite dernière, Nadia Melliti répète son faux-pas du Festival de Cannes, livrant des remerciements ChatGPT récités comme une mauvaise dictée robotique. Son indéniable talent l’excusera. Premier Québécois à s’imposer dans la catégorie parallèle pour Nino de Pauline Loquès, Théodore Pellerin offre, lui, une prestation plus naturelle, quoique tout aussi vite oubliée avant qu’un hommage attendu ne réveille la salle…

Benjamin Laverne en maître de cérémonie (très) coloré. Photo AFP
Benjamin Laverne en maître de cérémonie (très) coloré. Photo AFP

B.B. huée, l’Iran pas assez cité

Il fallait bien un instant pour tirer de leur torpeur les fidèles de la cinéphilie d’antan. « Retiens ton souffle et éteins les micros maintenant ! », vocifère un caméraman à l’un des régisseurs du son. N’ayant trouvé aucune personnalité pour rendre une ultime marque de respect à l’œuvre de Brigitte Bardot, disparue dans sa Madrague tropézienne à l’aube de 2026, l’Académie s’efforcera de lui consacrer un spot retraçant sa carrière, sous les huées des travées de l’Olympia et un « raciste ! » proféré par une inconnue.

Autre moment de solitude, les appels à l’action d’humoristes adressés à la nouvelle ministre de la Culture, Catherine Pégard, officiellement nommée au gouvernement Lecornu à peine deux heures avant le lancement de cette 51ᵉ édition. La poker face infaillible, « c’est la Dati qui doit être heureuse de ne plus avoir à subir tout ça », s’amuse une journaliste au téléphone collé à l’oreille en référence à celle qui se rêve à la tête de la mairie de Paris. « Tu te rends compte, chérie, y avait encore Jack Lang dans nos pattes rien que l’année dernière ! », renchérit un cadreur entre deux pauses clopes interdites. « Peu importe le temps que ça prend, le karma ne laisse personne filer ! J’y retourne, c’est au tour de ma star ! »

Golshifteh Farahani rend hommage aux Iraniens tués par le régime des mollahs. Photo AFP
Golshifteh Farahani rend hommage aux Iraniens tués par le régime des mollahs. Photo AFP

Plus qu’une icône glamour, un symbole de résistance et d’humilité. Les cheveux grisonnants levés et la tenue de deuil de sortie, Golshifteh Farahani, actrice iranienne exilée en France depuis près de deux décennies, rejoint la scène en préambule au César du meilleur scénario original. L’air grave, elle rappelle, en ce soir de célébration des microcosmes parigots, que sur ses terres pas si lointaines « les étoiles ont été réduites en poussière et en sang. Le régime a tué des dizaines de milliers de personnes de la manière la plus brutale, et les survivants dansent dans la douleur pour dire à leurs bourreaux qu’ils peuvent tuer des corps mais jamais atteindre les âmes ». À sa sortie, émue et quelque peu déçue par les défaites de son compatriote Jafar Panahi — reparti bredouille malgré sa Palme d’or en mai et ses multiples nominations pour Un simple accident —, elle s’exprime au micro de L’Orient-Le Jour : « Les politiques, les diplomates et les puissants sont là pour nous diviser au nom de leurs biens communs. Nous, artistes, sommes là pour rappeler, peut-être naïvement, que l’humanité n’est pas encore totalement perdue ».

Longue et toujours aussi inégale, la nuit la plus attendue du septième art se clôt sur des visages familiers, mais étrangement désertés. Face à une Leïla Bekhti magistrale dans Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan (sans doute handicapée par ses 1,5 million d’entrées), et la verve glaciale d’Isabelle Huppert - qui a sorti ses lunettes de soleil pour une micro-sieste compréhensible -, en fausse Liliane Bettencourt kitschissime, Léa Drucker, enquêtrice intrépide dans Dossier 137, décroche son deuxième bébé d’or en cinq ans. Laurent Lafitte, lui, est enfin couronné pour La Femme la plus riche du monde après trois nominations infructueuses. L’Américain Richard Linklater, même absent, reçoit le trophée de la meilleure réalisation pour Nouvelle Vague des mains bénies de David Cronenberg, qui ne cache pas sa frustration devant la victoire de Carine Tardieu et de L’Attachement pour le César du meilleur film. « C’est la preuve que les Français adorent les projets de bourgeois », glisse-t-il discrètement à son assistant, bras croisés devant un écran géant entre deux loges vides. « J’adore le cinéma français, il incarne quelque chose de fiévreux et d’intime ! », confie-t-il pourtant à L’Orient-Le Jour dix petites minutes plus tard. « Sur notre pauvre planète malade où l’intelligence artificielle prend lentement le dessus, nous devons rester debout. L’envie de rêver, je l’ai, vous l’avez, nous l’avons tous ! » Faut-il encore le croire…

Les principaux gagnants de ce cru 2026. Photo AFP
Les principaux gagnants de ce cru 2026. Photo AFP

L’essentiel du palmarès :

Meilleur film : L’attachement de Carine Tardieu

Meilleure réalisation : Richard Linklater pour Nouvelle vague

Meilleure actrice : Léa Drucker pour Dossier 137

Meilleur acteur : Laurent Lafitte pour La femme la plus riche du monde

Meilleure actrice dans un second rôle : Vimala Pons pour L’attachement

Meilleur acteur dans un second rôle : Pierre Lottin pour L’étranger

Meilleur espoir féminin : Nadia Melliti pour La petite dernière

Meilleur espoir masculin : Théodore Pellerin pour Nino

Meilleur film étranger : Une bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson

Meilleur premier film : Nino de Pauline Loquès

Meilleur scénario original : Un ours dans le Jura de Franck Dubosc et Sarah Kaminsky

César d’honneur : Jim Carrey

Elle n’a pas envie d’être là et le fait poliment savoir. Sur les nerfs depuis la veille, lorsqu’elle s’est fait paparazzer à son insu pendant des répétitions plus médiatisées que prévu, Isabelle Adjani ne dissimule rien de cette anxiété sociale qui a forgé sa légende de tragédienne figée dans sa tour d’ivoire. Lunettes de soleil sur le nez et frange noire masquant la moitié de son visage tant célébré, la muse de Claude Chabrol et François Truffaut esquive avec soin les sollicitations, qu’elles viennent d’amis du milieu ou de journalistes surpris de la croiser. Invitée par l’Académie il y a plusieurs semaines pour remettre le César du meilleur acteur en toute fin de cérémonie, elle surprend par sa rarissime présence alors qu’elle devait initialement se présenter, ce jeudi 26 février, devant la...
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