Bryn Terfel, baryton-basse gallois anobli en 2017, sera à l’affiche de Gianni Schicchi au Festival al-Bustan. Photo Mitch Jenkins
Il entre avec cette présence décontractée et affable qui remplit l’espace avant même qu’un mot ne soit prononcé. Sir Bryn Terfel – anobli par la reine d’Angleterre en 2017 – porte son titre avec la même simplicité que son accent gallois : sans ostentation, presque avec amusement.
Révélé en 1989 au Cardiff Singer of the World Competition et formé à la Guildhall School of Music and Drama, Terfel s’est imposé comme l’un des basses-barytons majeurs de sa génération. Terfel ne chante pas un rôle : il le ressent et le narre. Parmi ses rôles phares, Falstaff occupe une place singulière : il en a fait un personnage profondément humain, jamais ridicule.
Dimanche 1er mars, il sera au Festival al-Bustan dans Gianni Schicchi de Giacomo Puccini, un opéra-bouffe en un acte – l’unique opéra comique du compositeur – constituant le troisième volet de Il trittico (Le Triptyque), qui offre une intrigue satirique et macabre basée sur une anecdote de la Divine Comédie de Dante. Il répond aux questions de L’Orient-Le Jour entre deux répétitions.
Vous avez grandi au pays de Galles, dans une ferme, loin des grandes maisons d’opéra. Lorsque vous montez sur scène aujourd’hui, y a-t-il encore en vous quelque chose de ce jeune garçon gallois ?
Oui, sûrement. On n’oublie jamais ses racines. J’ai vécu une enfance idyllique, pleine d’amour, d’attention, de musique et de tout ce qui devait être fait à la ferme, avec trois chiens. Nous étions deux : mon frère Ian et moi-même, et nous avons pris des chemins différents. Il est professeur de sport et moi, je suis allé à Londres pour voir si je pouvais réussir dans la musique classique en travaillant dur.
Comment la musique était-elle présente dans votre enfance ?
À travers mes parents, mes grands-parents et les gens qui chantaient ou jouaient de la harpe à l’église tous les dimanches – un élément essentiel pour cette communauté de fermiers –, ce qui instaurait un véritable esprit collectif.
Vos racines musicales galloises sont souvent citées comme fondamentales. Influencent-elles encore votre manière d’aborder Verdi, Mozart ou même Puccini – et votre voix de baryton-basse dramatique ?
Le pays de Galles abrite un festival de littérature, de musique et de spectacle vivant, profondément enraciné dans une tradition d’art compétitif remontant à 1176 : l’Eisteddfod. C’était une base solide pour repérer des talents. J’ai donc eu des professeurs de chant très jeune qui me guidaient, et le reste relevait de mon bon vouloir, notamment du temps que je décidais d’y consacrer pour développer ce talent. On me disait vers l’âge de 10 ans que j’étais bon, et c’était une motivation constante. Quand votre voix mue, on se pose des questions, mais heureusement j’avais le soutien absolu de mes parents, qui m’emmenaient quasiment chaque semaine participer à une compétition.
Comment l’âge a-t-il affecté votre relation avec votre voix ? Êtes-vous conscient de son évolution naturelle et comment cela influence-t-il les rôles que vous choisissez aujourd’hui ?
C’est très simple : c’est une carte déjà tracée. Mozart est cette force divine pour développer une jeune carrière et, de là, vous pouvez aborder Verdi, Donizetti, Rossini, puis Strauss et Wagner, c’est le chemin que j’ai suivi, pas par accident. Chaque décennie apportait son lot de nouveautés et les nuances devenaient plus marquées. Vous réfléchissez à votre façon de chanter. Le plus important, c’est d’être entouré d’une bonne équipe : un bon chef d’orchestre, de bonnes salles, tous là pour vous aider. Je dis toujours aux jeunes chanteurs : écoutez et réagissez. C’est la leçon de mes professeurs quand j’étais jeune, et elle m’a beaucoup servi. Nous venons de perdre un baryton majeur, José van Dam, que j’admirais depuis ma jeunesse. En tant qu’artiste, vous pouvez suivre la route tracée par un pair. Il m’a beaucoup appris.
Avec l’expérience, vous sentez-vous plus libre sur scène, ou plus conscient des risques que chaque rôle implique ?
Je dirais que lorsque vous chantez un opéra pour la première fois, il y a de l’anticipation, du trac. Ces premières productions m’accompagnent encore. Plus vous chantez ces rôles, plus vous êtes à l’aise, et la patte vocale change en fonction des lieux. Chaque fois que je dois m’exercer pour un répertoire, j’arrive sur un terrain vierge, jamais avec une idée préconçue, c’est contre-productif. C’est toujours recommencer à zéro, même lorsque vous maîtrisez le rôle.
Vous portez le titre de « Sir ». Cet honneur public a-t-il modifié votre regard sur vous-même – ou la manière dont vous abordez des personnages profondément humains et imparfaits sur scène ?
Je suis très chanceux du regard que portent les gens sur l’ascension de ce jeune fermier. J’ai d’abord été fait commandeur de l’ordre de l’Empire britannique, puis j’ai reçu la médaille de la Reine pour la musique : elles sont dans ma salle de musique et m’inspirent, mais je suis le seul à les voir. J’ai peut-être atteint un plafond : ce sera tout pour Sir Bryn maintenant. Mais cela ne m’a pas changé. C’est probablement ce qui m’a permis de chanter au couronnement du prince Charles, et c’était la plus belle occasion de ma vie. Nous avons beaucoup de chance d’avoir un roi qui a une telle passion pour la musique classique.
Pour vous, un rôle commence-t-il par le texte, la musique ou une posture physique ? Comment préparez-vous vos rôles ou vos concerts ? Travaillez-vous seul, avec un pianiste répétiteur ou avec votre professeur de chant ?
Ma salle de musique est devenue un sanctuaire de sagesse, de connaissance, de travail acharné et de dévouement. Quand j’apprends un opéra, je dois répéter des centaines de fois, parfois jusqu’au dégoût. Puis soudain, la tempête disparaît et tout semble fonctionner harmonieusement. Je travaille seul d’habitude, mais je suis entouré d’une équipe efficace qui apporte une dernière touche. Les spécialistes de la langue, les bons pianistes et l’honnêteté sont indispensables : il faut qu’on me dise quand c’est faux et qu’on ne me flatte pas. Je dois l’accepter avec grâce et le retravailler.
L’opéra peut sembler très éloigné du public. Comment parvenez-vous à établir un lien avec les spectateurs – autant dans un rôle comique comme « Gianni Schicchi » que dans vos rôles plus dramatiques ?
C’est au public de déterminer l’intérêt qu’il porte à ce registre ou de trouver quelqu’un pour le susciter. J’étais étudiant à Londres quand la BBC m’a demandé d’écouter Otello avec Plácido Domingo, Katia Ricciarelli, Justino Díaz et Sir Colin Davis à la direction. C’était mon premier billet d’opéra gratuit ; j’en suis sorti en extase, séduit par cet art. Mais il faut travailler dur quand on commence ; il faut aussi avoir de l’argent pour s’acheter des costumes et payer ses cours. Haendel, Mendelssohn, Bach ont tous façonné le jeune baryton que j’étais, tout comme les chefs d’orchestre hors pair.
À quel moment un personnage cesse-t-il d’être « un rôle » pour devenir une part de vous-même ?
Certains rôles vous conviennent, d’autres pas. Je n’ai jamais aimé chanter Don Giovanni, par opposition à Falstaff. Pendant qu’on me maquille, je suis déjà jovial. Vous pouvez vous cacher derrière tous les masques du personnage, éprouver un plaisir fou, vous sentir vivant et touché. Je viens de chanter sept fois Boris Godounov au Royal Opera, et c’est un rôle qui me plaît particulièrement : les harmonies russes sombres et l’histoire tragique de son ascension et de sa chute m’emmènent ailleurs.
Votre carrière s’étend sur des décennies sur les plus grandes scènes du monde. Comment parvenez-vous à concilier les exigences de la scène et la vie hors scène, et comment cette perspective a-t-elle évolué au fil du temps, surtout à 60 ans ?
J’ai toujours gardé mes étés libres. J’ai cinq enfants : trois adultes d’un premier mariage et deux petits du second, âgés de 8 et 5 ans. Au cours des dix dernières années, j’ai passé plus de temps à la maison. Quand vous avez une carrière, vous êtes souvent en déplacement. Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de nouvelles productions ; j’aime revisiter les précédentes.
Y a-t-il des rôles que vous avez cessé d’interpréter parce qu’ils ne convenaient plus à votre voix ou à votre âge ?
Oui, j’ai arrêté de chanter Mozart et Scarpia, que je ne peux peut-être plus chanter aussi bien qu’avant. Il vaut mieux arrêter au sommet, non ? Il est temps d’ailleurs de faire de la place à la nouvelle génération. Et j’ai besoin d’être plus près de ma famille. Ma première femme avait pris le relais, ce qui m’a permis de vagabonder à travers le monde et de construire une carrière.
Scarpia dans « Tosca » est souvent cité comme l’un de vos rôles emblématiques chez Puccini. Qu’est-ce qui vous attire particulièrement dans les personnages puissants et sombres, et comment cette expérience se compare-t-elle à un rôle comique comme « Gianni Schicchi » ?
Jouer les marginaux est génial – prenez Méphisto, par exemple. Cela fait partie des fondamentaux du baryton. Il ne s’agit pas d’être attiré par ces personnages spécifiquement : dans les opéras, ils sont tous voyous. Un voyou qui aime sa fille et qui pense à sa dot, par exemple. C’est magnifique de jouer ces rôles, à condition que la production soit bonne.
À ce stade de votre carrière, qu’est-ce qui fait que « Gianni Schicchi » soit le rôle qui vous convient le mieux, compte tenu de votre expérience dans les rôles comiques et dramatiques ?
Je pense qu’un chanteur d’opéra est tributaire des propositions des maisons d’opéra, mais oui, j’aime les rôles comiques.
Vous avez interprété de nombreux rôles dramatiques. Quelle agilité vocale et physique ce rôle exige-t-il par rapport à vos précédentes expériences ?
C’est un aria compliqué qui nécessite une palette élargie, mais finalement c’est dans ma salle de musique que tout est peaufiné.
Cette production vous réunit avec plusieurs artistes libanais. Les connaissiez-vous auparavant, et comment cette collaboration a-t-elle influencé les répétitions ?
Je suis arrivé hier et je vais faire leur connaissance tout à l’heure… C’est une équipe internationale, je ne crains absolument rien.
Y a-t-il un rôle que vous n’avez pas encore joué et que vous aimeriez qu’on vous confie ?
Je voudrais qu’on écrive un opéra rien que pour moi ! En fait, tout nouvel opéra me ravirait. Et Wozzeck d’Alban Berg, que je n’ai pas eu l’occasion d’interpréter.
Après des décennies sur les plus grandes scènes du monde, qu’est-ce qui vous procure encore de l’émotion et du plaisir lorsque vous montez sur scène ?
Les deux sont déjà présents quand je répète pendant quatre semaines. Mon prochain opéra est Peter Grimes de Benjamin Britten, et je suis déjà impatient !
Gianni Schicchi – Puccini
Le dimanche 1er mars, à 20h30. Sous le patronage de l’ambassade d’Italie.
Avec la collaboration de l’Institut culturel italien de Beyrouth, du British Council et de l’ambassade d’Espagne. Avec Sir Bryn Terfel (Gianni Schicchi)
Laura Fortino (Lauretta)
Béchara Moufarrej (Rinuccio)
Bella Amaryan (Zita)
Sanlin Wang (Gherardo)
Maria Zapata (Nella)
Gianpiero delle Grazie (Betto)
Alessandro Abis (Simone)
Gabriel Alonso (Marco)
Forooz Razavi (Ciesca)
Fady Jeanbart (Maestro Spinelloccio/Messer Amantio, notaire) Orchestre des Jeunes d’Erevan
Direction : Gianluca Marcianò




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