Quarante-quatre ans déjà. Nous nous sommes mariés sans mode d’emploi avec pour seul bagage cet élan de folie et d’inconscience que donne l’amour. C’était en janvier, mais le soleil brillait de tout son éclat dans un ciel bleu sans nuages. Ce jour-là, malgré notre jeune âge, nous eûmes des paroles de grands. Nous nous sommes engagés pour la vie, pour le meilleur et pour le pire. Je frissonnais dans ma robe de mariée, c’était un acte d’adulte. Fallait-il repousser cet appel de la maturité ? Mais comment résister à cet univers magique, à cette promesse enivrante de printemps qui s’annonçait ? Aimer, la seule liberté du cœur… Mon incertitude s’envolait. Nous allions bâtir un conte de fées.
Tu pourrais arrêter de bouger !
Mais je ne bouge pas ! Tu as pris toute la couette ! Ah oui ? Et toi tu dors en largeur et tu ne me laisses que l’espace d’un timbre-poste ! Oh dis donc tu portes mes chaussettes c’est le comble ! On s’endort à peine que le réveil sonne comme une alarme de catastrophe mondiale. Dans la chambre c’est la panique, mon mari se dresse d’un bond les cheveux hirsutes, les yeux gonflés. Il tente de taper sur le bouton du réveil mais il glisse et finit sur le parquet. On éclate de rire puis on se regarde avec un mélange de résignation et d’humour, ce soir on dormira plus tôt. Dans la cuisine nos tasses à café, ébréchées par le temps, nous attendent. Chacune de leurs fissures porte en elle la chaleur de nos mains, le doux parfum de nos matins. On discute de tout et de rien autour de la table puis on en arrive à la question existentielle du jour : on mange quoi ce soir ? Le piège classique des « ce que tu veux », qui ne correspond jamais à ce que l’autre veut. C’est au tour de la machine à laver à présent. On lance toujours un cycle de lavage avant d’aller au travail, certaines couleurs risquent de déteindre et le drame se profile à l’horizon au retour, mais on finit par en rire et tout se tasse.
Le rire, le rire et encore le rire. Les conflits se réparent très souvent par un éclat de rire. Le remède magique dans la vie du couple.
Il y a des jours où on se dispute pour un rien, un tube de dentifrice qu’on a oublié de refermer par exemple, et d’autres où on rit d’une bagatelle jusqu’à en avoir les larmes aux yeux.
Les mêmes défauts qui nous agacent parfois chez l’autre nous semblent adorables une autre fois. On se surprend même à sourire en voyant nos propres défauts se refléter chez l’autre et on se dit qu’au fond on n’est pas si différents.
C’est dimanche. Je me lève un peu plus tard que les jours de semaine. À mes côtés, le lit est vide. À la cuisine, mon mari est devant l’armoire, tendu, les sourcils froncés. Ses yeux fouillent les étagères avec application. Il cherche comme s’il menait une enquête. Un léger soupir trahit son irritation. Il déplace tous les objets, les soulève puis les repose en s’exclamant ce n’est pas possible, les choses disparaissent quand on en a besoin !
Je m’approche curieuse. « Je peux t’aider ? » « Oui ! Je voulais préparer des œufs au plat, sauf que je ne trouve pas la poêle ! » « Mais elle est là ! Juste devant tes yeux ! » Il la regarde surpris, c’est comme si elle venait d’apparaître par magie ! « Incroyable comme tu aimes changer la place des affaires ! »
Je le regarde éberluée, cette poêle est là depuis toujours, il ne l’avait pas remarquée lui qui était capable de trouver une tablette de chocolat où qu’elle soit cachée ! Je choisis de garder le silence. Garder le silence dans un couple peut être parfois bénéfique, un peu comme garder le silence sur le prix exorbitant d’une robe pour laquelle on aurait eu le coup de foudre...
« Tu as un peu de temps après le déjeuner, il faut qu’on parle. » Mon homme se fige à nouveau, le sourire de soulagement qui commençait à se dessiner sur ses lèvres s’efface. On aurait dit qu’il avait reçu une convocation officielle avec un dossier bien rempli. Il s’efforce de respirer calmement. « Là ? Tout de suite ? C’est grave ? On ne peut pas remettre ça à plus tard ? » Je le regarde étonnée, il semble terrifié et cherche instinctivement une chaise pour s’asseoir. On aurait dit qu’il était persuadé que sa fin était proche. Alors je lui dis calmement t’inquiète, ce ne sera pas long, tu auras droit à ta sieste après. Il frissonne comme si ma voix était un sinistre glas et me dit : « Tu sais je ne me sens pas très bien tout à coup, je crois que je vais aller m’étendre. » À peine au lit, il sombre dans un sommeil libérateur… qui me laisse perplexe.
Ainsi quarante-quatre ans sont passés. Une suite de chapitres drôles et légers et d’autres tragiques et durs. Ce n’était pas un conte de fée, on ne s’est pas aimés comme dans les films, mais comme dans la vraie vie de tous les jours. On a continué à se tenir la main, mais on a appris les phrases qu’il fallait taire pour préserver la paix mondiale. On a même parfois fini par trouver paradoxalement le défaut de l’autre rassurant. Tour à tour complices comme d’éternels adolescents ou adultes et regrettant de devoir l’être.
Notre kit de survie ? Du chocolat à profusion, de l’amour et du rire sans modération !
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