L'affiche de la série « al-Qaysar – La Makan la Zaman ». Photo capture d'écran YouTube
Un an après la chute de Bachar el-Assad, la Syrie cherche encore ses disparus. La télévision, elle, a déjà trouvé son scénario.
Ce décalage brutal – entre une justice encore à l’état de promesse et une fiction déjà en production – résume à lui seul le malaise qui traverse aujourd’hui l’industrie de la série syrienne. La controverse qui l’accompagne n’a rien d’un simple débat esthétique : elle épouse les lignes de fracture d’un pays en transition, encore suspendu à la mise en œuvre concrète d’une justice transitionnelle que le nouveau pouvoir s’est engagé à instaurer. Comment traiter les prisons, les fosses communes, les disparitions forcées, alors que les institutions vacillent et que la vérité judiciaire demeure inachevée ?
Les dossiers carcéraux ont été entrouverts dans un climat de confusion. Les structures judiciaires restent fragiles, les rues traversées par des logiques de revanche et de fragmentation confessionnelle. Opposants, partisans, anciens miliciens évoluent dans un même espace instable, saturé de colère, de pertes et d’humiliations, tandis que la force continue d’organiser les rapports de pouvoir.
C’est dans ce paysage encore inflammable que les productions dramatiques se sont multipliées, choisissant de raconter la période la plus sombre et la plus inhumaine de l’histoire contemporaine syrienne. Après cinquante-quatre ans de silence imposé, la fiction s’empare du sujet le plus sensible : les détenus et les disparus des prisons du régime Assad, notamment la prison de Saydnaya, devenue l’emblème absolu de l’horreur carcérale.
Parmi ces œuvres figurent al-Qaysar – La makan la zaman, inspirée d’événements réels survenus dans les centres de détention, avec Ghassan Massoud, Salloum Haddad et Fayez Qazqaz. Al-Khourouj ila al-bi’r met en scène la souffrance des détenus de Saydnaya, avec Jamal Sleiman et Carmen Lebbos. S’ajoutent Aïlat al-malek ainsi que la série libanaise al-Muhafaza 15, écrite et interprétée par Carine Rizkallah et Yorgo Chalhoub.
Une plaie encore ouverte
Ces séries n’ont pas été reçues comme de simples objets culturels. Avant même leur diffusion, elles ont déclenché un débat public intense en Syrie et au Liban, où des familles attendent toujours des nouvelles de détenus disparus. Une interrogation traverse les discussions : la fiction peut-elle représenter la tragédie à ce moment précis ? Ne risque-t-elle pas de transformer une douleur encore vive en produit audiovisuel, alors même que les exigences de vérité et de justice ne sont pas satisfaites ?
Le débat a quitté la sphère de la critique télévisuelle pour envahir les réseaux sociaux, puis susciter une réaction structurée des familles de victimes. Celles-ci ont publié un communiqué ferme, plaçant les créateurs face à une responsabilité éthique et juridique. Car pour une large part de la société syrienne, le traumatisme ne relève pas du passé : il s’inscrit dans un présent quotidien.
La controverse s’est amplifiée dès le premier épisode de al-Qaysar, qui qualifiait le chantre de la révolution Abdel Basset al-Sarout de « terroriste », alors qu’il est considéré par beaucoup comme un symbole majeur de la résistance face à la répression. Les créateurs ont affirmé s’appuyer sur des témoignages recueillis à l’intérieur des centres de détention. Mais pour les familles, cette justification ne suffit pas. Elles rappellent que l’expérience vécue ne se réduit pas à une trame scénaristique et que le sang versé ne saurait devenir un argument promotionnel. À leurs yeux, la justice et la reddition de comptes doivent précéder toute entreprise artistique.
« La justice avant la fiction »
Le point d’inflexion est venu du communiqué de la « Ligue des familles César », qui représente les proches des victimes identifiées dans le dossier des « photos César ». L’organisation a rejeté catégoriquement toute exploitation dramatique du sujet avant l’établissement complet de la vérité. Elle a dénoncé la réduction de la souffrance des familles à de simples ressorts narratifs et appelé au boycott de toute production traitant de la question tant que les exigences fondamentales – révélation du sort des disparus, identification des lieux d’inhumation, restitution des dépouilles mortelles – ne seront pas satisfaites.
La rédaction de L’Orient-Le Jour a tenté de joindre des familles concernées ; celles-ci ont choisi de s’en tenir à la position officielle, refusant toute instrumentalisation de leur cause.
Le grief principal tient au calendrier. Produire un récit dramatique alors que les trajectoires de la justice transitionnelle restent floues est perçu comme de la précipitation. Les familles redoutent que la question ne soit réduite à une saison télévisée, génératrice d’audience et de revenus, plutôt qu’à une priorité nationale.
Un conflit sur le sens et la légitimité
Le débat ne se limite pas à une opposition entre art et politique. Il porte sur la légitimité, la temporalité et l’objectif. Il interroge la frontière entre fiction et documentation, entre geste commercial et responsabilité mémorielle. La fiction n’est pas un tribunal ; la souffrance carcérale ne peut être un simple décor.
Les familles estiment que le moment est à la révélation des destins, non à la construction de récits. Elles redoutent que la fiction ne produise une catharsis éphémère – larmes et empathie – sans déboucher sur une action concrète. La question demeure : qui a le droit de parler au nom des victimes ? L’argument d’un récit « inspiré de témoignages » suffit-il, ou exige-t-il une collaboration explicite avec les familles et les survivants ?
Les critiques ne remettent pas en cause l’art en soi. Le cinéma et la télévision ont, dans l’histoire, abordé les prisons nazies, les purges soviétiques et les régimes totalitaires. La crainte, ici, est celle d’une standardisation de la tragédie, intégrée aux logiques de plateformes, de compétition ramadanesque et de tendances virales.
À l’inverse, certains défendent l’idée que la fiction, lorsqu’elle est menée avec rigueur, peut briser un silence longtemps imposé. Voir la prison à l’écran après des décennies d’interdit constitue en soi un geste culturel fort, susceptible de réactiver la mémoire collective. Mais même parmi ces défenseurs, des interrogations persistent : comment éviter que l’audace ne devienne opportunisme ? Comment empêcher la revictimisation ?
Les lieux du crime et la question de la mémoire
Dans un entretien accordé à L’Orient-Le Jour, Amer Matar, fondateur du Musée des prisons et ancien détenu, se dit profondément choqué par l’autorisation de tourner des séries de ramadan dans des lieux qui furent, selon ses termes, des scènes de meurtres, de tortures et d’exécutions de masse visant des dizaines de milliers de Syriens. Il rappelle que la révolution syrienne s’est en partie construite contre le système carcéral, perçu comme un instrument central de domination. « Les prisons, souligne-t-il, n’étaient pas un détail marginal de l’expérience syrienne : elles en constituaient le cœur. Des noms comme la branche Palestine, Saydnaya ou les services de renseignement militaire ne désignaient pas de simples bâtiments, mais les frontières mêmes de la peur. »
Depuis les massacres de Tadmor dans les années 1980 jusqu’aux disparitions massives après 2011, ces lieux ont formé l’architecture de la terreur d’État. Pour Amer Matar, ils devraient être protégés comme des scènes de crime, documentées selon les standards juridiques internationaux. Or, alors que des chercheurs indépendants ont été empêchés d’y accéder pour préserver les preuves, des équipes de tournage y sont autorisées. « Cette contradiction manifeste, estime-t-il, traduit un mépris inquiétant pour la justice transitionnelle et pour la mémoire des victimes. »
Il déplore également que la plupart des anciennes prisons continuent d’être utilisées. Changer les murs ou le nom du geôlier ne suffit pas si la logique sécuritaire demeure et si des branches continuent de détenir hors de tout contrôle judiciaire. Permettre à des équipes dramatiques – y compris à des figures liées à l’ancien appareil médiatique – de tourner dans ces lieux, tout en interdisant la documentation indépendante, ne relève pas seulement d’une insensibilité mémorielle : cela menace, selon lui, le processus même de révélation de la vérité et de reddition de comptes.
Une fracture entre la fiction et son public
Pour l’écrivain et critique syrien Mohammad Mansour, exilé pendant quatorze ans, la fiction syrienne traverse une crise profonde avec son public. Historiquement, explique-t-il dans un entretien à L’OLJ, nombre d’artistes évoluaient dans la proximité du régime, en raison de son emprise totale sur la vie culturelle. Lorsque la révolution éclate en mars 2011, une attente nouvelle émerge : celle d’un art solidaire du soulèvement populaire contre un système autoritaire et héréditaire.
Or, selon lui, beaucoup d’artistes ont choisi de préserver leurs acquis et leurs relations avec le pouvoir, certains devenant des relais du discours officiel. Cette attitude a creusé une fracture durable. Aujourd’hui, malgré un espace d’expression plus large après la chute du régime, le public demeure méfiant. Les tragédies des prisons constituent indéniablement une matière dramatique puissante, que la fiction peut traiter par souci de documentation ou par inspiration du réel. Mais, dans les deux cas, elle se heurte à une suspicion : celle d’une tentative de blanchiment moral ou d’exploitation commerciale d’un sujet porteur.
« Le public, estime Mohammad Mansour, sanctionne ce passé ambigu et doute de la sincérité des créateurs. Il les juge parfois inaptes à aborder des blessures encore ouvertes, vécues par les familles des détenus et des victimes de torture. » Aucune série, insiste-t-il, ne peut se substituer à la justice transitionnelle promise. Mais, paradoxalement, une œuvre, même bien intentionnée, peut raviver la douleur et renforcer l’exigence de justice. Elle pourrait devenir un signal d’alarme face aux lenteurs de la mise en œuvre judiciaire.
Liberté et responsabilité
Les blessures syriennes ne sont pas refermées. Les principaux responsables échappent encore à la justice. Les dossiers restent largement cantonnés aux enquêtes journalistiques et aux initiatives indépendantes.
Dans ce contexte, produire des séries à forte audience peut être perçu comme une banalisation, d’autant plus que certaines figures impliquées ont gardé le silence face aux crimes ou soutenu leurs auteurs. Pourquoi ne pas interroger les racines historiques du système, les mécanismes qui ont institutionnalisé la violence ? Pourquoi ne pas donner d’abord la parole aux survivants et aux familles ?
L’art n’est ni une entreprise de compassion instantanée ni un outil de surenchère médiatique. Il exige recherche, contextualisation, mise en perspective et respect des sensibilités.
Les Syriens ont lutté pour la liberté d’expression. Mais la liberté suppose responsabilité et discernement. Aucune fiction ne remplacera la justice, la restitution des corps, la condamnation des coupables et la reconnaissance officielle des crimes. Avant les audiences et les récompenses, les familles attendent la vérité et la reddition de comptes.



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20 h 17, le 24 février 2026