Najmé Nasser tient la photo de son fils Youssef, disparu dans les geôles de l'ancien régime, le 19 novembre à Otaybé, à l'est de Damas. Photo Mohammad Yassine/L'Orient-Le Jour
Chaker el-Habouss trempe son pain dans les assiettes de mouhammara, de labné et de foul comme si sa vie en dépendait. Il enfourne le tout et, sans parvenir à mâcher, continue de parler la bouche pleine de ses années d’horreur dans la prison de Saydnaya. Ses dents de devant ? Il a été forcé d’en avaler cinq dans sa cellule, avec le sang qui giclait, lorsqu’il recevait des coups sous le regard impassible de l’adjudant Manhal Sleiman. « Un mot de lui et ni Assad ni Poutine n’y pouvaient rien. Il disait ‘‘soldats’’ et des coups se mettaient à pleuvoir sur l’ensemble de mon corps », dépeint-il.

L’ex-combattant rebelle est sorti le 8 décembre 2024, jour de la chute du régime de Bachar el-Assad, de l’infâme abattoir humain où il a passé trois ans, dont plusieurs mois à l’isolement. Assis un an plus tard dans son modeste salon à Ghabagheb, dans la province de Deraa, il conserve l’appétit boulimique de ceux qui ont failli mourir d’inanition. « Quand j’ai passé 45 jours au mitard, j’ai cru que j’allais finir par bouffer les cafards qui recouvraient les murs », dit le grand échalas sans cesser d’ingurgiter. Ajoutez sa façon de cloper sans relâche malgré l’asthme développé à l’isolement, de ressasser les détails les plus morbides de ses années de captivité, et une question surgit : Chaker a bien été libéré de ses geôliers, mais est-il parvenu à sortir la prison de sa vie ?
Pendant les cinq décennies de la dictature de la dynastie Assad, de Tadmor à Saydnaya en passant par les prisons des moukhabarat, les lieux de détention ont été des trous noirs où les pires sévices ont été infligés aux Syriens, hommes, femmes et enfants inclus. « Tout était interdit, sauf la mort », résume Mohammad Saadeddine, rescapé de Saydnaya qui continue de souffrir des séquelles de la torture. En faisant sauter leurs verrous, les rebelles islamistes de Hay’at Tahrir el-Cham et leurs alliés ont ouvert une boîte de Pandore renfermant des affres qui, un an plus tard, continuent de hanter la vie des anciens détenus et des proches de ceux qui ne sont jamais sortis.
« On vous a libérés, maintenant, débrouillez-vous »
Car des 136 000 personnes détenues dans les prisons du régime, seules quelque 24 000 ont été libérées lors de sa chute, selon le Réseau syrien des droits humains, précisant que les 112 000 personnes toujours manquantes demeurent considérées comme disparues en l’absence de preuve de leur décès. Des milliers de proches ont alors envahi les prisons, fouillé les documents éparpillés au risque de détruire des preuves cruciales, allant jusqu’à creuser la pierre à coups de pioche à Saydnaya dans l’espoir fou que des survivants restaient enfermés dans les entrailles du camp d’extermination.

Depuis, la découverte régulière de charniers éparpillés sur le territoire syrien ne cesse de raviver leur douleur. Malades d’avoir tant attendu en vain, ils ne s’accrochent plus qu’à une humble exigence : « J’espère juste qu’on retrouvera un jour ses restes dans l’une des fosses communes pour que je puisse faire le deuil. Si je perdais mon chat, je serais triste, alors un enfant que j’ai éduqué pendant 30 ans ? » soupire Najmé Nasser à propos de l’un de ses trois fils, Youssef, disparu en 2018. Un autre a été tué tandis qu’il combattait contre l’armée. Le troisième a développé des troubles psychiques profonds après la perte de ses deux frères. Désormais, Najmé s’occupe de lui tout en élevant les six orphelins de ses deux autres fils dans un intérieur humide sans porte ni fenêtre à Otaybé, dans la Ghouta orientale, en lieu et place de sa maison bombardée et pillée par l’armée syrienne.

Dans son premier discours en tant que président intérimaire le 31 janvier, Ahmad el-Chareh a rappelé que « la victoire a commencé par (…) les gémissements des détenus et les cris des torturés dans les prisons de Saydnaya, de la branche Palestine et de la prison de Tadmor ». Mais un an après l’âpre euphorie de l’ouverture des geôles, les survivants de l’enfer carcéral et les familles de disparus ont « le sentiment général d’avoir été marginalisés », assure Diab Serrieh, cofondateur de l’Association des anciens détenus de Saydnaya (ADMSP), créée en 2017. « Les nouvelles autorités ont grosso modo dit aux détenus : on vous a libérés, maintenant débrouillez-vous. Or si les Syriens ordinaires repartent de zéro, eux doivent redémarrer à un niveau encore inférieur », souligne cet ancien détenu de Saydnaya. Après 14 ans de guerre, 90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et, malgré l’annonce de la levée des sanctions américaines et les nombreuses promesses d’investissement en provenance du Golfe, l’économie et les infrastructures demeurent à genoux. Contactée, la commission nationale pour la justice transitionnelle, chargée depuis mai d’enquêter sur les crimes commis pendant le conflit et d’apporter une réparation aux victimes, n’était pas disponible au moment de la publication.
Avec ses cinq enfants à nourrir, Chaker n’a pas le temps de se morfondre : « J’aurais besoin de plusieurs opérations pour mes jambes, ma mâchoire, pour mes dents en moins… Mais ma priorité, c’est l’argent », assure-t-il. Étranglé par une dette de 50 millions de livres syriennes, soit environ 4 500 dollars, contractée par sa famille auprès d’un avocat véreux pour tenter de le faire sortir, il multiplie les petits boulots depuis sa libération : « Je fais tout, nettoyer des voitures, travailler sur des chantiers, même jouer du tabl dans les mariages. »
« Si je les retrouve, je les découpe en morceaux »
Un récit courant pour Yaqdhan Kanber, psychologue à l’ADSMP, qui accueille depuis juillet les survivants et proches de détenus venus recevoir un soutien psychologique et médical dans le centre ouvert par l’association à Damas. « Beaucoup de prisonniers sont sortis sans papiers d’identité, ce qui complique leur intégration. L’un d’eux ayant passé 10 ans à Saydnaya s’est récemment effondré en me disant qu’un soldat lui avait demandé ses papiers de régularisation, comme si c’était un fouloul (ancien fidèle du régime, NDLR) ! D’autres ont perdu leur femme ou la garde de leurs enfants, ou ne trouvent pas de travail en sortant… Alors ils sont persuadés que trouver de l’argent est la clef pour résoudre tous leurs problèmes », résume-t-il. Mais tôt ou tard, les ondes des chocs endurés en détention reviennent les hanter. « Ces derniers peuvent réapparaître sous plusieurs formes : cauchemars, flashback, dissociation, peur, colère, idées suicidaires, violence domestique… Sans qu’ils soient conscients de pourquoi ils se comportent ainsi. »

« Le risque, souligne Chadi Haroun, ancien détenu et membre de l’ADSMP, c’est que dans leur dénuement, ils rejoignent des réseaux criminels ou adhèrent à des factions armées, avec aussi pour but de se venger. » Le visage collé à la fenêtre, Chaker se rappelle du jour où il est arrivé à Ghabagheb. La ruelle d’en bas était remplie d’hommes de son clan armés de leurs fusils, encadrant sa famille pressée de l’embrasser. Tous les revenants n’ont pas eu cette chance. « Un ancien détenu, en voyant que sa femme s’était remariée avec son frère, a pris le fusil d’un des hommes venus l’accueillir et s’est tiré une balle dans la tête », raconte-t-il. Venues lui rendre visite pendant son incarcération, sa femme et sa fille aînée sont devenues l’objet des insinuations les plus abjectes de ses geôliers. « Les mots font parfois plus mal que les coups », dit-il, avouant ne pas croire en la justice transitionnelle : « Si je les retrouve, je les coupe en morceaux et je dévore leur foie. »
« J’ai regretté d’être sorti de prison »
Tac tac tac tac tac…. Mohammad Saadeddine revient à peine du tribunal qu’il s’installe à la machine à coudre de la boutique de meubles et de rideaux où il travaille à Hamoriyé, dans la Ghouta orientale, pour 150 dollars par mois. Il coud à toute vitesse, mélange d’expérience et de nécessité. « Je ne peux pas rester assis trop longtemps à cause des fractures vertébrales mal soignées dues à la torture », dit-il d’un sourire triste. Engagé dans l’activisme médiatique et humanitaire durant le siège de sa ville, il est arrêté en 2019 et passe trois ans à Saydnaya. Quand il ressort, sa femme, persuadée qu’il ne survivrait pas, a refait sa vie. Pire, il est privé de son fils Sidar, né pendant son incarcération. « Je suis arrivé à un point où j’ai regretté d’être sorti de prison », admet-il. Mais il garde la tête froide. « Nous avons fait la révolution pour obtenir un État de droit, alors je dois croire en la justice. » Il a récemment déposé une plainte pour obtenir un droit de visite mensuel, et a lui aussi décidé de se remarier. « J’essaye peu à peu de refaire ma vie, mais jusqu’à présent, je n’ai pu compter que sur moi-même. »

Mi-novembre, Chaker et Mohammad ont assisté à leur première thérapie collective auprès de l’ADSMP, première étape d’une longue prise en charge. « Nous travaillons d’abord à retisser un lien de confiance envers la société. Puis nous revenons avec eux sur les traumatismes qu’ils ont subis. Enfin, nous les aidons à entrevoir l’avenir d’une manière positive », détaille Yaqdhan Kanber. Pour certains, il est déjà trop tard.
Le 8 décembre, un homme hagard sort de Saydnaya et se met à marcher. Il ne sait plus comment il s’appelle ni d’où il vient. Il finit par s’installer dans un parc du quartier de Rukn al-Din, à Damas. Six mois plus tard, Sobhiyé el-Achra le voit sur une photographie et reconnaît aussitôt son fils. Disparu en 2014 à l’âge de 15 ans, elle avait appris d’anciens détenus de l’infâme branche 251 qu’il était passé par cette prison des moukhabarat. « Il était dans un état désastreux. J’ai demandé à ma fille de le raser, et là j’ai reconnu la marque d’une vieille opération au niveau du menton. J’ai dit : c’est mon fils. Or lui, il avait tout oublié. Je lui ai montré une photo de famille : il n’a reconnu personne », raconte-t-elle dans sa maison à Otaybé.
« Il ne sait toujours pas qui il est »
« Cette histoire nous a redonné l’espoir que nos proches peuvent être sortis de prison et s’être eux aussi égarés quelque part », avoue non loin de là Hasna Allouche, dont le mari a disparu en 2014, lui laissant quatre enfants sur les bras. À ses côtés, sa sœur Sahir qui a aussi perdu la trace de son époux acquiesce, mais sa mère, Hayat, dont deux fils ont disparu, hausse les épaules. « Ne dis pas n’importe quoi, ils sont tous morts ! adjure-t-elle. Moi, je veux juste pouvoir récupérer leurs restes pour me recueillir sur leur tombe, mais jusqu’à maintenant, personne ne nous a aidés. » Pire, les femmes ont été montrées du doigt pour être restées durant l’occupation de la ville par l’ancien régime. « Avant, nous étions terroristes, aujourd’hui, nous sommes des fouloul… Mais dites-moi ce que je devais faire sans mari et avec trois enfants à charge ? » se récrie Sahir. Le seul homme de la famille encore vivant est allongé, mutique et en larmes, dans un coin de la pièce. « Après avoir cherché en vain nos fils dans les prisons et les hôpitaux, il a fait une crise cardiaque le pauvre… Arrête donc de pleurer », lui lance Hayat.

À Otaybé, bourg dévasté toujours sans eau, ni électricité, ni système d’égout, le dénuement, combiné à la douleur du deuil impossible, a dégradé la santé de nombreux proches de disparus. Mais Latifa, la fille de Najmé Nasser, assure que « pour alléger nos souffrances, nous avons moins besoin de soutien psychologique que de voir les travaux de la commission nationale pour les disparus commencer ». Un an après, ni la prise d’échantillon d’ADN des proches de disparus ni l’exhumation des fosses communes n’ont démarré. « C’est compréhensible », nuance Diab Serrieh, qui rappelle que « les exemples d’autres pays montrent qu’il faut du temps, des compétences et des moyens colossaux pour exhumer les charniers et identifier les restes. Or la Syrie compte le plus grand nombre au monde de disparus forcés, et peut-être de l’histoire ». Mais il déplore néanmoins « le discours de certains Syriens selon lequel il faut oublier les crimes du passé et se concentrer sur les vivants ». Porte-parole de la commission nationale pour les disparus, Zeina Shahla assure que si l’exhumation des fosses communes ne peut pas encore commencer, faute de moyens, « la commission assure leur protection au côté du ministère de l’Intérieur ».

Sobhiyé se lève de la natte et ouvre une grande caisse en métal bleu d’où elle sort un document. Plusieurs semaines après avoir recueilli celui qu’elle croyait être son fils, les doutes de ses deux autres garçons sur son identité ont fini par miner sa conviction. Fin octobre, elle a décidé de faire un test ADN pour en avoir le cœur net. « Le test s’est révélé négatif. Ce n’était pas mon fils. J’ai pleuré pendant une semaine tellement je m’y étais attaché », dit-elle en montrant une feuille avec la photo d’un jeune homme, le regard absent. Ce dernier est retourné s’installer dans le jardin à Damas. « Parfois, on lui rend visite avec ma fille, on lui amène un matelas, un coussin. Le pauvre, il ne sait toujours pas qui il est. »


