Ali Cherri, "Wake up Soldier, Open your Eyes", 2026. Installation aux dimensions variables : 440,7 × 650,2 × 406,4 cm (173 1/2 × 256 × 160 in). Avec l'aimable autorisation de la galerie Almine Rech
Un soldat blessé, des masques en bronze qui ricanent, des aquarelles où des corps flottent dans le vide : à New York, Ali Cherri déploie un paysage d’épuisement dans Last Watch Before Dawn, sa première personnelle chez Almine Rech. Né à Beyrouth en 1976 et installé à Paris, l’artiste poursuit ici son exploration des traces laissées par la violence politique sur les êtres et les récits.
Il déploie une pratique transversale – film, sculpture (argile et bronze), dessin, installation – nourrie par la scène beyrouthine d’après-guerre. De The Disquiet (2013) à The Dam (2022), sa trilogie tellurique ausculte des territoires marqués par les strates du conflit. Un nouveau cycle, amorcé avec The Watchman (2023) et poursuivi ici avec The Sentinel (2026), se concentre sur la figure du soldat. Lauréat du Lion d’argent à la 59e Biennale de Venise pour Of Men and Gods and Mud (2022), Cherri creuse une œuvre où archéologie, mémoire et matière – notamment la boue – composent une cartographie critique de l’impermanence.

À l’occasion de cette exposition, Terence Trouillot, senior editor de Frieze, confie : « Je reviens toujours aux aquarelles. Ali parle de deux branches dans sa pratique – la sculpture et l’image en mouvement. Mais il y en a une troisième, silencieuse, apparue pendant le Covid : ces aquarelles. Elles sont le cœur battant du reste. »
Selon lui, ces œuvres sur papier condensent les lignes de force de Cherri : « La mort, la violence, l’occupation, l’impérialisme – et surtout les objets à travers lesquels ces histoires se déposent. » Dans Dead Inside (2021), où des animaux morts côtoient des carcasses automobiles, il perçoit « un écho lointain à Andy Warhol, mais vidé de toute spectacularité ». Les figuiers de Barbarie de We Grow Thorns So Flowers Would Bloom (2023) lui rappellent quant à eux « la précision quasi mystique de Hilma af Klint ».
« Ce qui me frappe, c’est leur calme. Elles sont d’une élégance désarmante. Et c’est précisément cette douceur qui les rend troublantes », poursuit-il.
Au cœur de l’exposition, The Sentinel (2026) suit le sergent Lafleur, blessé après une tentative de suicide avortée, errant entre caserne et hallucination. Les motifs de The Watchman migrent ici dans un récit plus intérieur. « C’est une image absurde, presque tendre – et pourtant tragique », dit Trouillot à propos du soldat enterrant des oiseaux dans le film précédent.
Il décrit la séquence du bar Les Survivants comme « le centre mélancolique de l’exposition ». Une chanteuse y interprète en arabe un texte inspiré de Oscar Wilde, adapté par Rabih Mroué. « « Each man kills the thing he loves » – ce vers résonne comme une clé de lecture pour toute l’exposition », note-t-il.
Autour d’eux, les masques en bronze de Nocturnal Light (2025), héritiers des recherches menées à la Fondation Giacometti, « ricanent et surveillent ». Pour Trouillot, le passage au bronze permet à Cherri de « mettre en tension le monumental et le vulnérable, la permanence et la fracture ».
Mais ce sont les aquarelles récentes, To Save What Can Be Saved (2025), qui le hantent le plus. « Ces soldats suspendus dans le vide – entre chute, rêve et mort – incarnent l’épuisement d’une vigilance sans fin. »
Et de conclure : « Last Watch Before Dawn n’est pas une exposition sur la guerre. C’est une exposition sur la fatigue d’être en état d’alerte permanent. Chez Cherri, l’histoire ne passe pas. Elle insiste. »


