Diana Bou Salman à la galerie Janine Rubeiz où se tient son exposition « Ombres et abris » jusqu'au 28 février. Photo fournie par la galerie Janine Rubeiz
Elle vous fait rentrer dans son monde à pas feutrés. Entre architectures urbaines et figures animalières… Un univers sensible où la terre glaise façonnée à mains nues, transformée en petites pièces sculpturales, exprime son désir de renouer avec sa terre originelle.
Née en 1997 en France de parents tous deux Libanais, Diana Bou Salman a grandi, comme beaucoup de Franco-Libanais, entre deux pays, deux cultures, deux attachements. « Comme beaucoup de familles expatriées, nous faisions le voyage tous les ans au Liban », indique-t-elle. Des retours réguliers qui, sous l’éclat heureux des vacances d’été, lui font découvrir un pays marqué par la guerre et épisodiquement soumis aux destructions. De là naîtra sa vocation d’architecte. « De façon très naïve, je me suis lancée dans des études d’architecture avec l’idée que le Liban, étant perpétuellement en guerre, avait constamment besoin d’être reconstruit », confie-t-elle à L’Orient-Le Jour.
« Cet amas de souvenirs… »
Inscrite à Paris Malaquais, c’est par le biais du travail de la maquette qui la passionne qu’elle débute la céramique en 2019, de façon totalement autodidacte. Son master en architecture en poche, elle se spécialise en 2021 dans la scénographie d’exposition et encadre ponctuellement des ateliers de production au sein d’écoles d’architecture. En parallèle, elle s’adonne au travail de la terre glaise mue par un besoin de matérialité qui lui permet d’ancrer cet « amas de souvenirs du Liban » qui habitent un coin de son esprit. « Des images que j’ai gardées pendant très longtemps à travers moi et que je voulais exprimer de la manière la plus sincère possible », dit-elle. Précisant avoir trouvé dans « la céramique, un médium qui symbolise le lien à la terre et se façonne assez rapidement, sans recours à des moules, de manière à capturer à vif les souvenirs ».

Une pratique qui deviendra rapidement centrale chez cette jeune artiste plasticienne. Et dont elle montrera un premier échantillon particulièrement convaincant lors de sa participation à « Encounters », l’exposition collective dédiée aux nouveaux talents organisée par la galerie Janine Rubeiz à Beyrouth en 2023. Elle y présente « Collectibles », une série de 25 céramiques, reproductions miniaturisées de certains objets du quotidien libanais, aussi bien des paniers en osier et des figues que des pneus et des chaises en plastique, symbolisant à ses yeux les artefacts de sa libanité.
Des rideaux de balcons, des chats errants et des chèvres en liberté
Après ce premier examen de la relation entre les objets, l'identité et le patrimoine, la voilà qui revient à la galerie Janine Rubeiz avec une exposition solo, intitulée « Ombres et abris »*, d’œuvres en céramique toujours nourries au terreau de ses explorations identitaires, mais développées cette fois comme une traversée de la « ville, la montagne et la mer ». Trois chapitres de son lien au Liban que la jeune femme traduit essentiellement en architectures et figures animalières tridimensionnelles, de petits formats, présentées dans une scénographie délicate, par moments inattendue, formant des sortes de séquences raconteuses d’une certaine image du Liban.

Ainsi, fragments d’un Beyrouth miniaturisé, ses petits immeubles en grès jaune, accrochés sur un pan de mur de la galerie, révèlent au moyen de leurs rideaux de balcons à rayures, souvent défraîchis, parfois déchirés (façonnés avec un impeccable rendu réaliste) quelque chose d’un vécu de violence et d’abandon typique à la capitale libanaise. Disposés directement sur le sol, sous cette rangée de façades urbaines suspendues, quelques chats errants en grès gris, aux poses tantôt alanguies, tantôt aux aguets, diffusent une présence à la fois familière et inquiétante chargée d’une tension sourde. Tandis que dans un coin, presque calfeutré, un tableau en grès patiné délivre une vision silencieuse et troublante d’une terrasse urbaine à la fois habitée et vide de toute présence humaine…
Un peu plus loin, sur un présentoir, c’est un troupeau de chèvres qui s’éparpillent, librement, sans aucun berger, illustration d’une montagne libanaise plus authentique et originelle que les panoramas de cimes, de cèdres et de pinèdes auxquels elle est trop souvent réduite. Idem pour la fresque en céramique émaillée représentant la mer, envisagée comme un espace ouvert sur d’autres horizons…
Issues des images qui l’habitent, l’ensemble de ces pièces en céramique forment le terreau de son exploration, au fil du pétrissage de la terre, de son lien au Liban. Entre sentiment sous-jacent d’abandon et abris recherché… Une terre envisagée comme un alter ego par cette jeune femme qui, à l’instar de beaucoup de binationaux libanais de sa génération nés à l’étranger, combat cette impression qui la terrasse parfois « de n’appartenir véritablement ni à un pays ni à un autre ». Dès lors, en convoquant dans son travail des éléments a priori ordinaires, qu’elle façonne de « manière à mettre en lumière ce qui nous entoure et qui, par conséquent nous construit », dit-elle, Diana Bou Salman compose une œuvre pleine « d’histoires, de récits qui peuvent parler aux gens, alimenter leur imaginaire, et leur faire redécouvrir ce sentiment d’appartenance si essentiel à tout être humain », espère cette talentueuse artiste qui, à défaut de reconstruire le Liban, a construit toute son œuvre autour. Sa façon à elle de ne plus habiter l’incertitude… À découvrir assurément.
* « Ombres et abris » de Diana Bou Salman jusqu’au 28 février à la galerie Janine Rubeiz, Raouché, Imm. Majdalani


