Pour celui ou celle qui observe le Liban aujourd’hui, il est vrai que l’on a l’impression d’être en présence d’un trou profond, une sorte d’espace flou dont les contours ne peuvent être définis ou saisis, une bulle vide. Le regard des Libanais assoiffés de sens après tant d’années d’instabilité ne tombe que sur le vide. Aucune perspective digne de ce nom, aucune vision claire, aucun programme réel qui s’inscrive dans une action politique concrètement courageuse, aucune prise en compte réelle de la température ambiante d’un peuple frappé d’une passivité grandissante et que l’on continue de maudire et d’écraser par des mesures inappropriées et lâches. Le Liban est bien victime d’une crise morale collective. Les normes quotidiennes de coexistence, morales, légales, réglementaires sont violées. Tous les secteurs de la société sont impliqués. Des comportements dangereux persistent dans les domaines de l’alimentation, de l’eau, de la circulation, des médicaments, des finances, de la justice, etc. Face à cette crise, il ne saurait être question d’esquiver la nécessité de la critique.
Un projet de loi a été voté dernièrement en Conseil des ministres visant à établir les bases d’un redressement financier de l’État en simulant le retour de leurs dépôts bancaires aux épargnants. Inutile d’en dire plus sur cette nouvelle forme de manipulation pour le moins bancale et trompeuse. Une véritable manœuvre, maquillée et de mauvais goût, s’efforçant de faire avaler aux citoyens une pilule qui ne s’avale pas. Et le pire, en pleine connaissance de cause, malgré de prétendus efforts des ministres concernés cherchant à faire croire, aux mêmes citoyens pris en otages, qu’ils y croient eux-mêmes.
Oui certes, il y a le problème épineux des armes, oui certes, il y a le problème tout aussi épineux des déposants, il y a bien sûr le problème non moins épineux de la reconstruction du pays et des institutions qui passe par la remise sur pied des ministères où la corruption a trouvé si bon refuge qu’elle paraît indéboulonnable. Comprenez bien qu’après cinquante ans d’instabilité, le simple citoyen n’a que faire de « mesurettes ». L’enfermement actuel du pouvoir dans la question des armes et des finances publiques ne devrait pas immobiliser le pays, mis par ailleurs sous coma artificiel par le FMI, ce dernier pouvant se présenter comme un recours éventuel, ne justifiant pas cependant une exclusivité ni l’octroi d’un blanc-seing.
Mais alors les finances publiques ! Avec ce chantier qui aura fait couler tant d’encre et monopolisé tant de têtes pensantes, le gouvernement montre malheureusement ses limites. Il se trompe d’abord de cible et il n’est point besoin de spécialistes en économie pour expliquer que la solution proposée par le projet de loi actuel passe en fait pour une mesure sanction à l’encontre les déposants. Car il ne faudrait pas se leurrer, ce projet de loi a choisi l’offense plutôt que la justice. Il a misé sur l’oppression plutôt que sur l’application des lois. Il a choisi injustement le déposant comme cible alors qu’il aurait dû s’atteler d’abord et prioritairement à la récupération des biens de l’État, de l’argent dilapidé et des capitaux qui ont fui le pays de manière douteuse en assénant un coup mortel à l’économie. De sa tour d’ivoire, le Conseil des ministres feint vraisemblablement de ne pas se rendre compte des malheurs et souffrances du citoyen libanais qui a déjà payé très fort le prix des crises successives.
Pourtant c’est bien une question de logique pure et de bon sens à la portée de tous. Le Liban ne pourra retrouver sa santé économique et financière qu’à travers le retour de leurs capitaux aux déposants, le seul chemin vers la confiance : rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, redonner au secteur bancaire sa place en redorant son blason, réinitialiser et redynamiser la machine économique par voie de conséquence, refaire surtout justice. Malgré cette évidence, sur laquelle tous les commentateurs s’accordent, le gouvernement s’octroie le rôle de l’autruche faisant fi de tout enseignement, détruisant encore plus la confiance, enfonçant encore plus le Liban dans un devenir incertain. Avec la complicité muette de la classe politique, des banques, de la Banque du Liban jusqu’à nouvel ordre et, ne l’oublions pas, des autorités religieuses également plâtrées dans un mutisme quasi abyssal.
Chose étonnante effectivement lorsque l’on sait combien les représentants religieux de tous bords sont étroitement mêlés à la vie politique libanaise. Ne sauraient-ils pas avoir un sursaut de conscience courageux dans ces circonstances scandaleuses ?
Pourquoi cette absence notoire alors que les hommes et femmes de toutes confessions paient très lourd le tribut et croulent sous les dettes en raison des restrictions et des malversations bancaires de ces dernières années ? De quel œil voient-ils aujourd’hui l’État décider de faire porter le chapeau à leurs ouailles innocentes pour couvrir ses dettes ? Si forts habituellement à défendre leurs acquis ou ceux de leur communauté, ils n’ont plus bizarrement quelque chose à dire. Morale, où est ta victoire ? La cause du citoyen est pourtant devenue une véritable cause sociale, celle d’un peuple dans son ensemble. De quoi devoir les ébranler dans leurs retranchements et leur devoir de protection des victimes de la société, lorsque celles-ci sont frappées de mesures injustifiées et injustes. Opposer le mutisme face aux exactions sociales est synonyme de fuite en avant et s’assimile à la non-assistance à personne en danger.
Qu’on ne vienne pas enfin prétexter qu’il s’agit de fatalité lorsqu’il est question de scandale. Pour voler plus haut, il n’est guère besoin de grands mots et de grandes promesses. Il faudrait d’abord du courage. Du courage politique certes, mais surtout du courage moral.
À part quelques voix rarissimes, plus personne ne veut en effet s’encombrer du caractère moral de certaines décisions. Parler de morale apparaît peut-être ringard. « Pourtant rien n’est mieux pour distinguer le bien du mal. » Les forces vives du pays devraient donc se réveiller. Aucune nation digne de ce nom ne se construit sans une attention particulière portée à ses valeurs. Il est encore temps de revisiter Rabelais et de reprendre cette célèbre citation : « Sciences sans conscience n’est que ruine de l’âme. » À bon entendeur salut.
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