Rechercher
Rechercher

Culture - Cinéma

Chloé Zhao filme ce que Shakespeare n’a jamais écrit

La réalisatrice chinoise imagine dans « Hamnet » le deuil fondateur de l’auteur de « Hamlet », un film désormais en lice pour les Oscars 2026.

Chloé Zhao filme ce que Shakespeare n’a jamais écrit

Jessie Buckley et Paul Mescal et incarnent Agnes et William Shakespeare dans « Hamnet », le film de Chloé Zhao en lice pour les Oscars 2026. Photo Universal Pictures

Avec Hamnet, Chloé Zhao ne filme pas Shakespeare. Elle filme ce qui lui manque. Une absence – celle d’un enfant mort – érigée en origine possible de l’œuvre la plus commentée du canon occidental. Le projet est ambitieux, risqué, presque présomptueux : faire du deuil intime la clé secrète d’Hamlet. Zhao n’illustre pas, elle propose. Une hypothèse sensible, tenue, mais jamais neutre.

L’ironie de l’histoire veut que la réalisatrice ait découvert Shakespeare sans en maîtriser la langue. Élève chinoise dans un internat britannique, Zhao bute sur les textes, apprend lentement, phrase après phrase, sous la férule bienveillante d’un professeur obstiné. De cette expérience reste peut-être une relation particulière à l’écrit : respectueuse, appliquée, parfois révérencieuse.

C’est justement là que Hamnet divise.

Récompensé par le Golden Globe du meilleur film dramatique 2026, auréolé d’un Golden Globe de la meilleure actrice pour Jessie Buckley et porté par un Prix du public au Festival de Toronto 2025, le film a conquis jurys et spectateurs. Sa place parmi les favoris aux Oscars semble acquise. Mais ce consensus critique pose question : que célèbre-t-on exactement ?

Adapté du roman de Maggie O’Farrell, Hamnet s’insinue dans les interstices de la biographie shakespearienne, reconstituant un foyer, une épouse – Agnes –, un fils disparu dont le prénom, quasi homophone d’Hamlet, autorise toutes les projections. Zhao épouse cette logique : le film ne démontre rien, il suggère. Il n’affirme pas, il enveloppe.

La mise en scène est d’une grande délicatesse, parfois au risque de l’esthétisation. Le deuil y est filmé avec une lenteur presque cérémonielle, le chagrin devient matière picturale, la douleur s’étire dans des plans silencieux, beaux, contrôlés. À force de retenue, le film frôle parfois la neutralisation émotionnelle : le drame est là, mais comme maintenu à distance, tenu par la main.

La relation entre William et Agnes, cœur battant du récit, s’inscrit dans une dramaturgie classique : amour fort, séparation consentie, éloignement progressif. Le monde élisabéthain — pestes, morts en couches, fragilité des corps — fonctionne davantage comme toile de fond que comme force politique ou sociale. Le contexte reste décoratif, jamais vraiment conflictuel.


Là où Shakespeare dérangeait, Zhao apaise

Zhao adopte une narration plus linéaire que le roman, plus explicative aussi. Là où O’Farrell laissait des blancs, le film choisit souvent de remplir. Chaque geste semble chargé de sens, chaque regard lourd d’intention. Le cinéma, ici, ne tranche pas : il souligne.

Ce retour à un cinéma intime intervient après les grands espaces de Nomadland et l’échec industriel d’Eternals. Zhao l’assume : elle ne court plus après l’horizon. Elle se replie. Mais ce recentrage pose une autre question : en cherchant l’essentiel, ne lisse-t-elle pas le trouble ?


Même les moments de théâtre – notamment ceux situés au Globe – restent étrangement sages. Noah Jupe raconte avoir appris l’intégralité de Hamlet, par exigence de la réalisatrice. Le geste est beau, presque fétichiste. Il dit aussi quelque chose du rapport du film à Shakespeare : respect absolu, mais peu de friction.

Hamnet est un film maîtrisé, élégant, profondément sérieux. Il touche, indéniablement. Mais il rassure aussi. Là où Shakespeare dérangeait, Zhao apaise. Là où Hamlet explosait les cadres, Hamnet les referme avec soin.

Reste une question lancinante : faut-il toujours expliquer les œuvres par les blessures de leurs auteurs ? Et le génie gagne-t-il vraiment à être ramené à une tragédie intime, aussi bien filmée soit-elle ? Chloé Zhao propose une réponse. Le succès du film montre que beaucoup sont prêts à l’accepter.

« Hamnet » est actuellement à l'affiche des salles libanaises.

Avec Hamnet, Chloé Zhao ne filme pas Shakespeare. Elle filme ce qui lui manque. Une absence – celle d’un enfant mort – érigée en origine possible de l’œuvre la plus commentée du canon occidental. Le projet est ambitieux, risqué, presque présomptueux : faire du deuil intime la clé secrète d’Hamlet. Zhao n’illustre pas, elle propose. Une hypothèse sensible, tenue, mais jamais neutre.L’ironie de l’histoire veut que la réalisatrice ait découvert Shakespeare sans en maîtriser la langue. Élève chinoise dans un internat britannique, Zhao bute sur les textes, apprend lentement, phrase après phrase, sous la férule bienveillante d’un professeur obstiné. De cette expérience reste peut-être une relation particulière à l’écrit : respectueuse, appliquée, parfois révérencieuse.C’est justement là que...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut