Les journalistes Hassan Illaik ( à gauche ) et Ali Berro. Photo tirées des comptes Instagram de chacun
Entre témoignages de soutien à la présidence et dénonciations d'atteinte à la liberté d'expression, la polémique enfle autour des poursuites judiciaires lancées contre deux journalistes pro-Hezbollah, Ali Berro et Hassan Illaik, auteurs de virulentes critiques visant le président Joseph Aoun et son bilan d'un an au pouvoir.
Jeudi, le procureur général près la Cour de cassation, Jamal Hajjar, a émis un mandat d’arrêt à l’encontre d’Ali Berro, tandis que Hassan Illaik a été convoqué. En réaction, le rassemblement des avocats du Hezbollah a annoncé, jeudi, qu’il engagerait « toutes les procédures légales disponibles pour défendre la liberté d’expression », dénonçant une « restriction d’un droit constitutionnel ». Dans un communiqué, les avocats estiment que ces poursuites « soulèvent une problématique juridique sérieuse qui dépasse les personnes concernées pour toucher aux critères d’application des lois ainsi qu’aux limites de la liberté d’opinion et d’expression au Liban ». Ils ont également averti qu’ils se réservaient le droit d’engager des poursuites « contre toute personne qui incite l’ennemi israélien, justifie ses agressions ou porte atteinte à la résistance, à ses symboles et à ses martyrs, quelle que soit sa qualité ou sa position ».
« Système d’intimidation »
Ces actions ont également suscité une vague de critiques, notamment dans les milieux de la contestation, de la société civile et des médias. Le député Mark Daou, issu de la contestation populaire, a déclaré sur X être « en total désaccord » avec Hassan Illaik, sans le nommer explicitement, « sur le fond, la position, le style et le plan moral », tout en soulignant que « la liberté d’expression est garantie et constitue un droit fondamental, supérieur à toute opinion ou critique, en particulier lorsqu’il s’agit de personnes exerçant le pouvoir ».
L’activiste Ibrahim Majed a, pour sa part, estimé que « le Liban passe d’un système démocratique à un système d’intimidation ». Selon lui, « toute personne qui critique un responsable libanais, ou refuse de justifier ou de passer sous silence ce que font Israël et les États-Unis au Liban, est de plus en plus convoquée pour être interrogée ».
Le syndicat des travailleurs de l’audiovisuel a de son côté exprimé, dans un communiqué, son « regret face à la convocation de professionnels des médias pour avoir critiqué certaines personnalités ou simplement exprimé une opinion hostile à Israël, pourtant désigné comme un ennemi dans nos lois ». Le syndicat a également suggéré que « ces journalistes soient entendus au palais présidentiel, afin d’exposer leur point de vue, « plutôt que d’être traduits devant les tribunaux », soulignant qu’« ils expriment l’opinion d’une frange importante de la population libanaise ».
« Campagnes de dénigrement »
À l’inverse, plusieurs voix ont pris la défense de la présidence, dont le ministre des Télécommunications, Charles Hage, proche du président. « Il est regrettable que le président de la République soit la cible de campagnes d’hostilité simplement pour son attachement à des principes nationaux fondamentaux qui font l’objet d’un consensus parmi les Libanais, au premier rang desquels la nécessité d’une armée unique et d’une autorité unique sur l’ensemble du territoire libanais » a-t-il écrit dans un message sur son compte X.
La Ligue maronite a exprimé pour sa part son « soutien indéfectible » au chef de l’État, dénonçant des « campagnes de dénigrement qui dépassent les limites de la critique politique légitime ». Selon elle, ces attaques constituent « une atteinte au prestige de l’État » et « une tentative de déstabilisation du mandat présidentiel au service d’agendas hostiles à la réforme et à la restauration d’une décision nationale libre ».
Le PDG de la Banque de l’Habitat, Antoine Habib, a estimé pour sa part qu’« il n’est ni juste ni honnête de juger un mandat présidentiel sur une seule année », rappelant qu’il succède à « plus de deux ans et demi de vacance présidentielle, à un effondrement généralisé des institutions de l’État et à une quasi-paralysie de la vie constitutionnelle ».
L’activiste et politologue Ali Khalifé a également exprimé son soutien au président, tout en se démarquant des journalistes concernés. « Je ne suis pas solidaire de ces personnes, mais j’appelle à ce qu’elles soient jugées », a-t-il écrit sur Facebook, affirmant soutenir « ce qu’a proclamé le président de la République face à la logique du chaos et de l’arbitraire des bandes armées », ainsi que « la primauté de la culture de la paix sur des guerres sans horizon ».
Même tonalité chez le journaliste Tarek Abou Zeinab, président de l’association Dire non à la violence, qui a dénoncé le fait que « certains journalistes et militants ont exploité le souci constant du président de ne pas poursuivre ceux qui l’attaquent pour mener des campagnes d’attaques et de diffamation contre la fonction présidentielle, symbole de l’unité nationale ».
Intervenant vendredi sur Radio Liban, le ministre de l’Information, Paul Morcos, a adopté un ton plus mesuré. Il a appelé à « s’éloigner du langage des insultes, des atteintes personnelles et des discours de haine », exhortant les journalistes à « respecter l’éthique professionnelle » et à adopter « une critique responsable des politiques publiques, fondée sur les faits ». Il a toutefois souligné « la nécessité de trouver un équilibre entre la liberté d’expression et la primauté de l’État de droit ».
« Il semble que vous n’ayez jamais lu un livre d’Histoire de votre vie, Monsieur le Président »
A l'origine de la convocation de Hassan Illak, une une vidéo publiée sur la chaîne YouTube Al-Mahatta dans laquelle il s’en prenait directement au président : « Tu assièges ton peuple et nous nous taisons. Tu empêches la reconstruction et nous nous taisons. Tu exécutes les ordres américains et nous nous taisons… » Il ajoutait : « Il semble que vous n’ayez jamais lu un livre d’histoire de votre vie, Monsieur le Président, ni consulté un journal au cours des quarante dernières années. » Le journaliste réagissait au discours prononcé mardi par le chef de l’État devant le corps diplomatique et des représentants internationaux au Liban, à l’occasion du bilan de sa première année. S’adressant directement au président il estime que « s’il existait un véritable État, une véritable loi et une véritable justice au Liban », M. Aoun aurait dû être « soumis à une enquête plutôt que d’être élu président ».
Ali Berro, de son côté, avait publié mercredi soir une vidéo sur Instagram, tournée sur la route menant au palais présidentiel de Baabda. Il y appelait de manière provocatrice les habitants du Sud, dont les maisons ont été détruites par les bombardements israéliens, à « s’installer au palais de Baabda », estimant qu’il « a besoin d’un peu de nettoyage ». « Vos maisons dans le Sud sont plus propres, mais ça fera l’affaire », lançait-il.
Dans une autre vidéo, au ton encore plus virulent, le correspondant d’al-Manar remettait en cause les déclarations du président sur les réalisations de sa première année de mandat : « Au lieu de voir les destructions partout, vous parlez d’accomplissements. Quels accomplissements ? » Pour lui, « le Sud était propre par ses armes, et il s’est sali quand l’État y est venu ». Ali Berro rejetait également le discours présidentiel sur la souveraineté et la sécurité, affirmant que la protection du pays ne peut être assurée que par « les armes de la résistance » : « Vous parlez d’armes illégales ? S’il y a une légitimité dans ce pays, c’est la nôtre et celle de nos armes. »



Sans vouloir (Dieu m'en garde!!) prendre la défense des deux journalistes, je remarque une chose étrange. Quand il s'agit du Hezbollah, les auteurs d'assassinats (Hariri et une multitude d'autres) ne sont pas poursuivis. Les assassins de Samer Hanna et du soldat irlandais sont remis en liberté Mais les auteurs de propos diffamatoires envers le président sont, eux, poursuivis. Ainsi, pour un partisan du Hezbollah, le crime impardonnable, le seul qui puisse conduire devant un tribunal, ce n'est pas le trafic d'armes, d'argent ou de drogue, ce n'est pas l'assassinat, c'est la lèse-présidence!
08 h 47, le 24 janvier 2026