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De la braise sous les glaces


À peine étouffées les flammes du soulèvement en Iran, c’est dans le Grand Nord que Donald Trump s’emploie à jouer du tisonnier, au risque cette fois d’un éclatement du camp occidental.

Après le Canada et l’Islande, c’est le territoire autonome danois du Groenland qui est maintenant l’objet de ses convoitises. Bien que fort lointaine, cette gigantesque île est essentielle pour la sécurité du pays, soutient mordicus le président. Il invoque la nécessité de faire barrage aux ambitions russes et chinoises en Arctique, mais il n’a jamais caché son intérêt bassement mercantile pour les gisements de métaux rares, insuffisamment exploités, dont regorge le Groenland. Que le Pentagone y dispose déjà d’une base ; que plusieurs pays européens aient entrepris d’y étoffer leur présence militaire dans l’espoir d’apaiser les inquiétudes stratégiques américaines ; que le Danemark se refuse vigoureusement à toute cession, même chèrement monnayée ; qu’enfin les Inuits se révoltent à la perspective de voir leur terre ancestrale transformée en réserve de Sioux, rien de tout cela n’y fait.

Le chef de la Maison-Blanche n’en est pas encore à menacer explicitement d’envahir le Groenland : loufoque scénario-catastrophe où l’on verrait la superpuissance américaine agresser l’un de ses partenaires au sein de l’OTAN. Non moins inquiétant que son récent coup de main au Venezuela est cependant le message rageur qu’a adressé Trump aux Norvégiens pour avertir que le prix Nobel lui ayant été dénié, il ne pensera plus uniquement désormais à la paix. À bon entendeur…

À défaut d’en venir à de telles extrémités, c’est d’une guerre commerciale et douanière qu’use donc le Républicain contre le Danemark et sept autres pays européens solidaires de Copenhague. Du coup, l’Union européenne, qui se réunira jeudi en sommet extraordinaire, avertit que tout en préférant le dialogue à l’escalade elle est prête à mettre en œuvre les outils de rétorsion en sa possession. Or on se doute bien qu’un tel bras de fer n’opposerait pas seulement dollar et euro, avions Boeing et Airbus, vins et parfums français et jeans et céréales yankees, voitures germaniques et high-tech US. Car d’économique en politique, sinon en militaire, l’épreuve de force a vite fait de glisser.

C’est cependant en marge du Forum de Davos que pourrait poindre dans les toutes prochaines heures une sortie de crise, si tant est que l’air vivifiant des Alpes suisses parviendra à rafraîchir les esprits surchauffés. À la veille de se rendre dans ce haut lieu du même multilatéralisme qu’il écrase de son mépris, Trump s’est ainsi appliqué à pourfendre et ridiculiser les réfractaires du Vieux Continent, et à leur tête Emmanuel Macron. Dans son allocution au Forum, le président français a riposté en rejetant la loi du plus fort et mis en garde contre le réveil des ambitions impérialistes. Mais rudement testée dans sa cohésion par l’Américain, l’Union européenne reste tout de même tenue de démontrer qu’elle mérite bien son nom. Quant au chef de la première superpuissance– que l’on voit acharné à dynamiter l’ordre international, sacrifier l’OTAN et mettre sur pied un substitut d’ONU – il devrait finir par réaliser que c’est son propre périmètre de défense sur le flanc atlantique qu’il est en train de démonter.

Alors, au bout du compte, invasion ou vulgaire chantage au deal ? En se plaisant à prolonger le suspense, le président des États-Unis, ancienne vedette de téléréalité, se veut le Hitchcock de la haute politique à l’échelle de la planète. Il y réussit, c’est bien vrai hélas, puisque le monde entier est suspendu à ses lèvres ; mais en dépit de ses stratosphériques lubies, il ne saurait en être le Spielberg. Pour n’en citer que le dernier exemple, l’ambiguïté stratégique qu’il a érigée en doctrine l’a porté ces dernières semaines à menacer l’Iran tout en lui faisant miroiter un règlement négocié. À promettre une salvatrice charge de la cavalerie aux manifestants, pour finir par les lâcher. À remercier Khamenei pour s’être abstenu d’exécuter des centaines d’opposants pour décréter aussitôt que le guide suprême avait largement fait son temps.

Des sables brûlants du Moyen-Orient à la blanche banquise en passant par la choquante Riviera sur les ruines de Gaza, la méthode Trump n’aura pas cessé de défier la météo régissant les rapports entre nations : glaçante de cynisme reste-t-elle en toute saison.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

À peine étouffées les flammes du soulèvement en Iran, c’est dans le Grand Nord que Donald Trump s’emploie à jouer du tisonnier, au risque cette fois d’un éclatement du camp occidental.Après le Canada et l’Islande, c’est le territoire autonome danois du Groenland qui est maintenant l’objet de ses convoitises. Bien que fort lointaine, cette gigantesque île est essentielle pour la sécurité du pays, soutient mordicus le président. Il invoque la nécessité de faire barrage aux ambitions russes et chinoises en Arctique, mais il n’a jamais caché son intérêt bassement mercantile pour les gisements de métaux rares, insuffisamment exploités, dont regorge le Groenland. Que le Pentagone y dispose déjà d’une base ; que plusieurs pays européens aient entrepris d’y étoffer leur présence militaire dans l’espoir...