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Nos lecteurs ont la parole

Le plus fort a-t-il toujours raison ? Réflexions sur l’ordre mondial en délitement

Au lendemain de son coup d’éclat indéniable au Venezuela, le président américain a annoncé le pays suivant sur sa liste. Si le Canada semble pouvoir attendre, la prise du Groenland est « une nécessité », a-t-il répété dans son entretien à bâtons rompus avec les journalistes à bord de l’Air Force One. « Il y va de l’intérêt national des États-Unis. » L’affaire est donc entendue et ce n’est plus qu’une question de timing.

D’autres pays ont été mentionnés : la Colombie, le Mexique et surtout Cuba qui serait « sur le point de tomber ». L’Iran également, à propos duquel le président américain a déclaré avoir « les armes et les munitions en place, prêtes à faire feu ».

Là où pour leurs interventions militaires aux quatre coins du monde, d’autres administrations œuvraient dans l’ombre ou prétextaient la démocratie, les droits humains, les armes de destruction massive, la lutte contre le terrorisme ou que sais-je encore, l’administration actuelle a le mérite d’avancer à visage découvert : Nous prendrons le Groenland parce que nous en avons besoin, point barre. Nous reprendrons le contrôle du canal de Panama car il est vital pour notre économie et nous mettrons au pas, d’une manière ou d’une autre, tout pays de notre hémisphère occidental qui ne nous applaudit pas assez fort. Dans la foulée, le secrétaire d’État américain a énuméré les pays du continent américain en leur attribuant de bons et de mauvais points en fonction de leur degré de « coopération » avec l’administration américaine et le conseiller du président a déclaré, sans mâcher ses mots, « nous sommes une superpuissance et nous nous comporterons comme tels ».

Nul doute que la fin de la dictature au Venezuela est une bonne chose. Mais la capture spectaculaire de Maduro signe-t-elle vraiment la fin de la dictature ? La réhabilitation promise des capacités pétrolières du pays bénéficiera-t-elle au Venezuela ? De même, la mise au pas de l’Iran est une aubaine car elle mettra fin à sa mainmise sur « quatre capitales arabes », aux dires de son guide suprême. Mais la région sera-t-elle mieux lotie si en la délivrant de l’emprise iranienne on la livrait à l’hégémonie israélo-turque ? Et d’une manière générale, indépendamment des éventuels bénéfices collatéraux qui peuvent en découler pour les petits acteurs étatiques impuissants, est-il raisonnable, et viable, que le monde soit régi à coups de décisions unilatérales n’ayant en vue que les intérêts nationaux d’une seule grande puissance ou d’un groupe de grandes puissances se partageant le monde en zones d’influence ?

Qu’il s’agisse de taxes douanières, de rééquilibrage du bilan commercial, de ponctions financières souveraines, de sanctions économiques, de frappes militaires ou de visées territoriales, les décisions du président américain sont annoncées clairement, en amont, et ses menaces, que certains ont tort de qualifier de fanfaronnades, sont à prendre au sérieux. Elles sont le premier pas vers le but clairement déclaré et elles servent à laisser une issue non violente au vassal désigné. Le Panama l’a vite compris et son alignement total et immédiat aux exigences américaines lui a valu de l’avoir échappé belle. Le Danemark et l’Europe dans son sillon feront-ils de même ? Le choix qui leur est donné est simple : céder le Groenland – à l’amiable – ou le perdre par la force.

Dans cette impitoyable poursuite de ses intérêts économiques et stratégiques unilatéraux, l’administration Trump sonne-t-elle le glas de l’ordre international mondial ? Tout le système de gouvernance internationale, tissé patiemment et résolument au cours des huit dernières décennies, est-il révolu ? Les pressions exercées sur l’Ukraine pour céder à la Russie les territoires que celle-ci a conquis, la carte blanche donnée à Israël pour remodeler le Moyen-Orient, les visées hégémoniques de la première puissance mondiale, assumées sans complexes, sont-elles passagères ou annoncent-elles une nouvelle ère de relations internationales régies par la menace, l’intimidation et la loi du plus fort ?

Face à cette nouvelle donne, l’Europe est désemparée. C’est pourtant elle qui, en grande partie, a façonné l’ordre mondial tel que nous le connaissons. C’est elle qui, avec son allié américain d’antan, a créé les Nations unies pour, entre autres, poser les fondements d’une collaboration mondiale basée, comme l’affirme sa Charte, sur la dignité humaine et sur le principe de « l’égalité de droits des nations, grandes et petites » qui, dans le même texte, s’engagent à vivre ensemble « dans un esprit de tolérance, de paix et de bon voisinage » ainsi que dans le « respect des obligations nées des traités et autres sources du droit international ».

En perte de vitesse, attaquée et critiquée de toutes parts, l’Europe est désorientée. Elle se trouve face à ses limites, neutralisée par ses divisions internes et surtout par sa perte de confiance quant à sa propre valeur et son rôle sur la scène internationale.

Elle seule aurait pu servir de garde-fou ou de contre-pouvoir aux politiques unilatéralistes car les autres grandes puissances, mondiales ou régionales, n’ont que faire de l’ordre établi.

Le délitement de ce dernier aiguise leur appétit et leur permet d’exercer un nouvel impérialisme assumé, chacune dans son pré carré, aux dépens de leurs voisins impuissants.

En dépit de ses multiples défauts, l’ordre mondial multilatéral a le mérite de croire en une destinée commune de l’humanité, qui ne me semble pas être une simple vue de l’esprit. À cet effet, le dialogue multilatéral au sein des instances internationales prétend au moins adopter une approche globale, concertée, face aux défis posés à l’humanité, dont la lutte contre la pauvreté, la promotion de la santé publique et la réduction des inégalités ne sont pas des moindres, sans parler du changement climatique, des problèmes énergétiques, des conflits armés et de bien d’autres défis mondiaux qui appellent une action collective, consciente de la valeur intrinsèque de la personne humaine, quelle qu’elle soit et où qu’elle soit. Ces défis ne peuvent être résolus par une approche purement commerciale et comptable des relations internationales, unilatérale qui plus est, n’ayant en vue que les seuls intérêts du plus fort, quel- que bien intentionné que ce dernier puisse être.

Toufic ABI CHAKER

Ancien chef interprète de l’OMS

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Au lendemain de son coup d’éclat indéniable au Venezuela, le président américain a annoncé le pays suivant sur sa liste. Si le Canada semble pouvoir attendre, la prise du Groenland est « une nécessité », a-t-il répété dans son entretien à bâtons rompus avec les journalistes à bord de l’Air Force One. « Il y va de l’intérêt national des États-Unis. » L’affaire est donc entendue et ce n’est plus qu’une question de timing. D’autres pays ont été mentionnés : la Colombie, le Mexique et surtout Cuba qui serait « sur le point de tomber ». L’Iran également, à propos duquel le président américain a déclaré avoir « les armes et les munitions en place, prêtes à faire feu ». Là où pour leurs interventions militaires aux quatre coins du monde, d’autres...
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