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Nos lecteurs ont la parole

Le miroir et le temps

En me lavant les mains dans la salle de bains, mes yeux rencontrent le miroir. Sur ma tête, les cheveux blancs se font plus nombreux, comme des murmures du temps. Ils me parlent, pareils à une horloge invisible suspendue au-dessus de moi – témoin immobile des jours qui s’égrènent, lentement, tendrement et inévitablement.

Je ne peux plus détourner les yeux ni faire semblant que je n’ai rien vu. Qui suis-je… et où vais-je ?

Quelle est cette force invisible qui me pousse, irrémédiablement, vers l’avant – vers demain, vers le futur, et, un jour, vers ce grand départ ?

Je prends un peu d’eau dans ma main : elle glisse, elle fuit, elle refuse de se laisser retenir. Impossible de la capturer, de la bloquer, de l’arrêter pour toujours… Comme elle, le temps s’échappe. Le temps passe – et moi avec lui.

Autour de moi, des personnes qui semblent simplement exister, poursuivre leur train-train quotidien – sans raison, sans saveur, sans but. Elles ne paraissent pas vraiment se soucier du temps qui passe et ne se posent aucune question. Elles se contentent de vivre selon ce qu’on leur a appris, selon ce qu’on leur enseigne : ce que la règle exige, ce que les traditions réclament, ce que la société attend.

Pensant me révolter contre cette fatalité devenue étouffante, je parle aux gens autour de moi. Je dis, sans détour, que leurs sujets de conversation ne m’intéressent pas. Que ce qu’ils font ne me convient pas. Non, je ne désire pas parler à cette grand-tante qu’on connaît de loin, ni pour lui donner des nouvelles de ma vie professionnelle ni pour lui expliquer mes choix de vie pour mon fils – encore moins pour m’en justifier.

Je veux philosopher, réfléchir, lire. Je veux m’arrêter, me poser… et me poser des questions. Je veux qu’on m’offre ce que cette vie a de plus beau, de plus vaste, de plus précieux. Je veux qu’on me parle d’astronomie, d’histoire, de géographie, d’art, de culture, de science, de littérature, de philosophie. Je veux que l’on réveille mes cinq sens avec ce qui est beau et significatif – avec ce qui nourrit l’âme, éclaire le cœur et donne au monde sa profondeur.

Qu’on me parle des astres, des étoiles, des planètes : peut-être y trouverai-je un sens, quelque part dans l’immensité du cosmos.

Qu’on me parle d’histoire, de ceux qui ont vécu avant nous et de la manière dont ils ont traversé leurs jours : peut-être y découvrirai-je des similitudes à mes propres questions.

Qu’on m’explique l’art et son histoire, qu’on me montre combien c’est beau – et pourquoi cela l’est. Qu’on me révèle ce que je ne sais pas faire : les chants que je ne sais pas chanter, les danses que je ne sais pas danser, les sculptures que je ne sais pas sculpter. Qu’on m’apprenne qu’on peut être beau et produire le beau, simplement en existant. Qu’on me fasse toucher du doigt ce que l’homme peut produire de plus beau.

Qu’on me parle de science, de tout ce que j’ignorais. Je veux être ébloui par ce que je ne comprends pas encore. Peut-être que cela m’aidera, doucement, à éclairer le mystère du monde : son existence, sa fatalité, son destin.

Qu’on me parle de littérature et de philosophie. Je veux tout apprendre, tout absorber – comprendre ce que les grands penseurs ont imaginé de cette existence. Comment l’ont-ils abordée ? Pourquoi ? Qu’ont-ils vu que je ne vois pas encore ? Et surtout : est-ce que leur manière de vivre, de penser, de croire a du sens ? Est-ce une lumière pour avancer, ou seulement une autre façon d’habiller le mystère ? Vieillissant doucement, irrémédiablement, je me découvre condamné à philosopher – comme on cherche une lumière – pour me consoler face à ce grand mystère qu’est l’existence.

Je sors de la salle de bains, encore habité par ce vertige. Dans le salon, mon fils rit, entier dans l’instant, et sa simplicité me désarme. Il ne sait pas, il ne sait rien. Et moi non plus. Et c’est peut-être mieux comme ça.

Le temps m’échappe, oui, et très vite. Mais il me reste ce minuscule pouvoir, comme un maigre lot de consolation : choisir. Choisir la beauté plutôt que le bruit, la profondeur plutôt que l’habitude, la conscience plutôt que l’oubli, les questions plutôt que le silence, la réflexion plutôt que le bavardage inutile.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

En me lavant les mains dans la salle de bains, mes yeux rencontrent le miroir. Sur ma tête, les cheveux blancs se font plus nombreux, comme des murmures du temps. Ils me parlent, pareils à une horloge invisible suspendue au-dessus de moi – témoin immobile des jours qui s’égrènent, lentement, tendrement et inévitablement.Je ne peux plus détourner les yeux ni faire semblant que je n’ai rien vu. Qui suis-je… et où vais-je ?Quelle est cette force invisible qui me pousse, irrémédiablement, vers l’avant – vers demain, vers le futur, et, un jour, vers ce grand départ ?Je prends un peu d’eau dans ma main : elle glisse, elle fuit, elle refuse de se laisser retenir. Impossible de la capturer, de la bloquer, de l’arrêter pour toujours… Comme elle, le temps s’échappe. Le temps passe – et moi avec lui.Autour de...
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