Ce matin, je regarde le journal télévisé un peu par réflexe ou disons que je fais mon devoir de citoyenne responsable. Le monde continue à brûler entre deux publicités de dentifrice ou de crème anti-âge à effet lifting garanti au bout de trois semaines ! Des images défilent, ruines, bombardements, on demande aux victimes des précisions, des preuves, des dates pendant que leurs enfants meurent et leurs maisons brûlent sous leurs yeux. Il faut de la précision, du vrai professionnalisme dans les reportages. Je croque avec appétit dans mon croissant et avale une gorgée réconfortante de chocolat bien chaud, puis je continue à regarder une minute ou deux, mais c’est déjà beaucoup… La compassion, c’est épuisant. On ne peut pas absorber toutes les misères du monde… J’envoie des likes et des cœurs brisés à droite et à gauche, des émojis qui pleurent, j’achète des tee-shirts qui condamnent la violence. Souffrir en réaction et vibrer par notifications. Je clique aussi sur tous les cookies pour sauver la planète puis je me dépêche à mon cours de yoga. Il me faut être en forme pour le dîner ce soir. Franchement ces nouvelles sont un vrai sabotage émotionnel or il y a une vie à continuer pendant que d’autres la perdent.
En tout cas je vais bien méditer et me relaxer, inspirer, expirer… il faut que je me décide sur la robe à porter et le vernis à ongles qui irait avec !
Ce soir on parle de la fin du monde en commandant nos boissons. L’alcool coule à flots. Les visages sont préoccupés mais avec modération. Oui, le monde va mal, il semble atteint d’hyperactivité. Une catastrophe n’est pas encore terminée qu’on nous annonce une autre. Sur mon cellulaire, un nouveau message, un magasin propose des réductions sur des chaussures confortables ! On ne me laisse pas respirer. Le monde s’effondre mais la livraison est gratuite, je clique.
Beaucoup d’hommes importants dans la salle, des politiciens, des journalistes, des experts, la crème de la société. Je louche sur la table des desserts, hum ? Crème renversée ou crème brûlée ?
À table, les débats vont bon train. Les progrès linguistiques sont fascinants. Il faut « contextualiser » la douleur, comprendre les enjeux que personne ne comprend et surtout différencier les morts. Si certains sont à coup sûr des victimes, d’autres demandent réflexion. Il faut donc respecter les hiérarchies et s’indigner en conséquence. Des hommages solennels pour les plus importants, les êtres humains, et des communiqués brefs pour les autres, les « objets » non identifiés qui se seraient placés eux-mêmes en danger. Comme par exemple les enfants ciblés par les francs-tireurs, les écoliers qui s’entêtent à aller à l’école, tous ces « gens » qui prétendent à la vie alors qu’ils n’ont pas le droit d’exister.
En plus, il faut choisir son vocabulaire, ainsi il faut éviter de parler de bombardements aveugles mais de frappes « chirurgicales », d’ailleurs elles ratent rarement les hôpitaux ! Et puis on doit se souvenir que la paix est toujours l’objectif noble… après la victoire sinon l’anéantissement de l’autre.
Les conversations se poursuivent, on profite de la présence des experts précieux, ces stratèges du canapé, qui nous répètent en long et en large que la situation, à laquelle ils ne comprennent pas grand-chose eux-mêmes, est complexe et difficile à expliquer. Ils nous abreuvent de principes abstraits, mieux vaut un État stable qu’une population en révolte, la colère doit rester symbolique. Ce n’est pas le moment de trancher, il faut entendre les deux sons de cloche, l’indignation doit rester un bruit de fond, car la vérité dérange, et empêche la digestion…
Or en ce monde qui s’attendrit sur les victimes quand elles sont mortes et les extermine implacablement quand elles sont vivantes, en ce monde où l’empathie reste virtuelle, sans jamais être impliquée, un enfant meurt et nous voilà bouleversés dix secondes. On pleure tout en restant sec, juste assez pour ne pas culpabiliser et sauver notre image.
En ce monde qui se contente de murmurer quand il faudrait hurler, le silence commence à être assourdissant !
Et pendant que le monde saigne, nous disons, c’est terrible de laisser les plats refroidir et les délicieux desserts s’envoler…
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