Dans un pays comme le Liban, et il en est de même dans le sud du pays, c’est le communautarisme qui prime. La communauté prévaut sur l’individu. Pour le meilleur comme pour le pire. Les gens se protègent les uns les autres mais ils se surveillent aussi.
La communauté donne cette impression d’appartenance à un groupe qui peut rassurer, réconforter mais qui exclut aussi vite l’inconscient qui serait tenté d’aller goûter si les chardons sont plus tendres ailleurs.
Car en effet la vie en communauté oblige un certain mimétisme. Il y a des règles, des traditions, des usages, des lois, des habitudes et des commandements pour presque tout. Et le code vestimentaire en fait partie.
Dans ce domaine, force est de constater que du haut de mes 53 ans et quasiment autant d’années d’expatriation, je détonne dans le paysage austère et monochrome de ma région, à la limite d’une excommunication ou d’une séance de lapidation en bonne et due forme.
À ce niveau, mes chances sont assez faibles de pouvoir faire partie un jour de la communauté.
Une victime de la mode en quelque sorte. Que je sois vêtu civilement ou en tenue de sport, j’ai le droit aux mêmes regards.
De la vieille assise sur son banc qui se met à mâchouiller frénétiquement ce qui lui sert de dentier comme si elle voulait conjurer un sort.
À ces messieurs assis en terrasse suspendus à leur narguilé, qui cessent tout débat pour que chacun se plonge dans une profonde réflexion introspective.
Ou ces gamins qui n’ont point de filtres qui me montrent du doigt à leur mère, tout aussi gênée de devoir poser le regard sur un homme et pour le moins interlope.
Et il y a aussi les jeunes hommes dont les regards oscillent entre la jalousie et la méfiance pour certains, et l’admiration et le respect pour les autres.
J’avoue qu’au début on en sourit, mais très vite cela devient irritant au point d’en avoir interpellé un ou deux et de leur demander si quelque chose les gênait car assurément leurs regards insistants étaient déplacés.
Et à eux de se raviser, en s’excusant. « Je ne cherchais pas à vous offenser, Ammo (tonton). »
Ou « Excuse-moi mon frère, c’est juste la première fois que je te vois, que la paix soit sur toi. »
Bien. Mais depuis peu je me suis rendu compte d’une chose.
Dès que je circulais avec un sachet plastique de courses, plus aucun regard ne se posait sur moi. Un peu comme si j’étais muni du totem de l’invisibilité. Le pouvoir du sachet plastique, clairement méconnu et pourtant redoutable, se révélait enfin à moi.
En fait, en circulant sachet en main, j’adopte sans le savoir un code local. À savoir celui d’un homme dans la cinquantaine qui s’en retourne chez lui les courses à la main.
Il est forcément d’ici par le fait, sinon il ne ferait pas ses achats dans le quartier, doivent se dire les badauds. Aucun danger, rien à signaler…
Et ainsi tout le monde s’en retourne vaquer à ses occupations comme si j’avais depuis toujours été un membre immanent de la communauté.
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