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Santé - Tribune

La santé des femmes a trop longtemps été l’angle mort de la médecine moderne


La santé des femmes a trop longtemps été l’angle mort de la médecine moderne

La première cause de mortalité, chez les femmes, en France, n'est pas le cancer du sein, mais les maladies cardiovasculaires. Image d'illustration Gragos Condrea/Bigstock

Avec 200 décès par jour, « les maladies cardiovasculaires constituent la deuxième cause de mortalité en France mais elles restent la première cause chez les femmes, loin devant le cancer du sein », indiquait, début 2025, un rapport de l'Académie française de médecine. Les femmes survivent, en outre, moins souvent que les hommes aux arrêts cardiaques, selon la même source, qui précise que « la mortalité hospitalière globale est de 9,6 % chez la femme contre 3,9 % chez l’homme ».

Pourquoi ? Plusieurs facteurs se conjuguent. Une évolution des modes de vie des femmes (tabagisme, stress, sédentarité...) qui les expose plus à ce type de problème de santé. Mais aussi des facteurs plus structurels, comme une réticence plus grande à pratiquer un massage cardiaque sur une femme, le fait que l’infarctus soit encore trop souvent associé aux hommes, ou encore la méconnaissance de certaines particularités des symptômes féminins. Une étude de 2022 du Journal of the American Heart Association montre ainsi qu’une femme (18-55 ans) consultant aux urgences pour des douleurs thoraciques attend plus longtemps qu’un homme avant d’être prise en charge pour une suspicion d’infarctus.

Ce faisceau de causes illustre une réalité persistante, même si elle commence à changer ces dernières années : en matière de santé, le corps des femmes et leur santé ont longtemps été relégués au second plan.

Commençons par un peu de pédagogie. Si l’on vous demande quels sont les symptômes de l’infarctus, vous répondrez probablement : une douleur thoracique brutale irradiant dans le bras gauche. Vous fondez là vos connaissances sur des décennies de campagnes de santé publique pour sensibiliser à la pathologie cardiovasculaire . Or, ce que ces campagnes ont omis, c’est que si chez la femme ce symptôme existe, les signaux d’alerte d’une crise cardiaque sont également, souvent, à la différence des hommes, un essoufflement, des nausées, une fatigue extrême. C’est donc la méconnaissance de ces symptômes qui contribue à un retard de diagnostic et à un taux de mortalité lié aux pathologies cardiovasculaires plus élevé chez la femme.

Un système pensé par et pour les hommes

La médecine moderne s’est longtemps construite autour du modèle de corps humain masculin universalisé, ignorant dans ses avancées diagnostiques et thérapeutiques les particularités du corps féminin. Ce biais majeur de la représentation féminine dans la santé se retrouve historiquement à tous les niveaux d’un système de santé pensé par et pour les hommes.

Si aujourd’hui, 70 % des métiers liés aux soins (care) et aux traitements (cure) sont occupés par des femmes, c'était loin d'être le cas lors des grandes révolutions scientifiques des XIXe et XXe siècles. Par ailleurs, leur biologie, jugée « trop complexe » en raison des cycles hormonaux, de leurs pathologies spécifiques et des stéréotypes utilisés pour décrire leurs symptômes – l’« hystérie » en étant l’exemple le plus criant – ont longtemps contribué à cette exclusion.

C’est avec l’évolution de la société, la féminisation des métiers du soin et de la recherche ainsi qu’avec les avancées scientifiques de ces dernières années que la lumière a été faite sur les inégalités majeures de soins évoquées.

L’impact du biais de genre est par exemple assez évident dans la prise en charge de la douleur. Bien que la douleur chronique soit plus fréquente chez les femmes, le système de santé tend à minimiser ce symptôme et ses répercussions. Dans une enquête menée en 2021 auprès de plus de 110 000 femmes au Royaume-Uni, dans le cadre de la Women’s Health Strategy, 50 % des répondantes ont estimé que leur douleur avait été ignorée ou négligée par les professionnels de santé. Les douleurs liées aux menstruations, par exemple, ont longtemps été banalisées (et le sont encore parfois). Si le terme endométriose, une maladie gynécologique chronique qui touchait une femme sur dix en France en 2024, a été posé la première fois en 1927 par un médecin américain, il a fallu attendre des décennies pour que cette pathologie handicapante fasse l’objet d’une vraie discussion. Aujourd’hui encore, le retard de diagnostic sur cette maladie peut atteindre 6 à 10 ans, selon les études.

Les inégalités s’expriment également au niveau de la prévention. Les études de dosage relatives aux vaccins portant surtout sur des populations masculines, les effets secondaires seront plus importants chez les femmes car ces dernières ont physiologiquement des réactions immunitaires plus importantes que les hommes.

Les biais de genre n’ont pas que des impacts en matière de traitement, ils s’étendent aussi à des phénomènes sociétaux. Souvent, les femmes tiennent, par exemple, un rôle d’aidante pour leurs parents, enfants et conjoint. Elles ont donc plus souvent tendance à privilégier la santé de leurs proches à la leur. En 2020, la plateforme française de prise de rendez-vous Doctolib indiquait ainsi que 61 % des utilisateurs étaient des femmes. Mais pas nécessairement pour elles-mêmes : dans une enquête menée en France en 2021 par Elabe pour l’association AXA Prévention, 81 % des femmes affirmaient ainsi mettre la santé de leurs proches avant la leur. Par ailleurs, des études ont montré que les femmes consultent plus tardivement – souvent, quand la pathologie est déjà installée. Tel est le cas pour les pathologies cognitives de type maladie d’Alzheimer, pourtant plus fréquentes chez les femmes.

Ne pas relâcher les efforts

Cela dit, nous assistons depuis quelques années à une évolution plutôt positive à différents niveaux : féminisation des métiers du soin, programmes de recherche et campagnes de sensibilisation dédiées…

Si nous sommes sur la bonne voie, les efforts ne doivent pas se relâcher. Aujourd’hui, il est essentiel de garantir une médecine équitable et efficace, en intégrant davantage les femmes dans les études cliniques et en finançant la recherche sur les maladies qui les concernent. Il est aussi essentiel de former les soignants aux spécificités féminines et de promouvoir l’égalité au sein des professions médicales à tous les échelons, surtout ceux à responsabilités, afin que la diversité des points de vue soit mieux représentée dans les pratiques et les décisions de politiques de santé publique.

Car in fine, comme l’a dit Muriel Salle, historienne spécialiste de l'histoire des femmes, lors d’une conférence : « Une médecine aveugle au genre est une médecine incomplète. Pour soigner justement, il faut voir les différences, pas les ignorer. »

Elsa Mhanna est une neurologue franco-libanaise et la secrétaire générale de l’association française « Donner des ELLES à la santé »

Avec 200 décès par jour, « les maladies cardiovasculaires constituent la deuxième cause de mortalité en France mais elles restent la première cause chez les femmes, loin devant le cancer du sein », indiquait, début 2025, un rapport de l'Académie française de médecine. Les femmes survivent, en outre, moins souvent que les hommes aux arrêts cardiaques, selon la même source, qui précise que « la mortalité hospitalière globale est de 9,6 % chez la femme contre 3,9 % chez l’homme ».Pourquoi ? Plusieurs facteurs se conjuguent. Une évolution des modes de vie des femmes (tabagisme, stress, sédentarité...) qui les expose plus à ce type de problème de santé. Mais aussi des facteurs plus structurels, comme une réticence plus grande à pratiquer un massage cardiaque sur une femme, le fait que l’infarctus soit encore...
commentaires (2)

Il manque à cet article le traitement de remplacement hormonal qui s'avère avoir été jonché de préconceptions qui ont privé et privent des centaines de millions de femmes ménopausées d’une qualité de vie et d’une longévité supérieures. Le traitement requiert la prise de deux hormones simultanément, dont l’une (l'estradiol) n’existe tout simplement pas au Liban! Les femmes qui suivent un traitement de remplacement hormonal sont obligeesobligées de se procurer les patchs ou gel a l'étranger par leurs propres moyens. Une honte absolue!

Cadmos

14 h 33, le 06 décembre 2025

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Commentaires (2)

  • Il manque à cet article le traitement de remplacement hormonal qui s'avère avoir été jonché de préconceptions qui ont privé et privent des centaines de millions de femmes ménopausées d’une qualité de vie et d’une longévité supérieures. Le traitement requiert la prise de deux hormones simultanément, dont l’une (l'estradiol) n’existe tout simplement pas au Liban! Les femmes qui suivent un traitement de remplacement hormonal sont obligeesobligées de se procurer les patchs ou gel a l'étranger par leurs propres moyens. Une honte absolue!

    Cadmos

    14 h 33, le 06 décembre 2025

  • Merci pour cet article de qualité!

    Nadim Mallat

    10 h 38, le 05 décembre 2025

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