Il y a longtemps, une vie entière, bien avant que le Levant n’imagine pouvoir se soulever, un homme racontait Damas comme d’autres évoquent un pays dont ils auraient été les princes. Il disait Damas doucement, comme on pose un fruit fragile dans une main d’enfant. Pour lui, ce n’était pas seulement une ville : c’était un parfum, un bruit, une lumière. Un monde.
Il racontait le souk, ses voûtes longues comme des tunnels vers le merveilleux, ses étoffes qui claquaient dans l’air, la sueur tiède des foules et ces ruelles où l’on se perd sans jamais vraiment s’égarer. Il parlait surtout d’une boutique au cœur de ce labyrinthe : Bakdach, temple glacé au milieu de la chaleur, où l’on servait la crème de sahlab, battue à la main jusqu’à devenir une neige épaisse et parfumée.
C’était « les glaces de Damas ». Celles qui, disait-il, faisaient taire les enfants trop bavards et apaisaient les colères des adultes fatigués. Celles qui avaient pour lui le goût exact de l’insouciance.
Il me racontait qu’un jour, alors qu’il n’avait pas dix ans et qu’il s’était rendu à Damas depuis le Liban, il avait lâché par mégarde la main de ses parents dans le souk bondé. La foule l’avait englouti, un tourbillon de tissus, de voix, de pas pressés. Il avait eu peur, bien sûr, une peur immense, animale, qui dévore la gorge. Mais quelques minutes plus tard, un vendeur l’avait ramené vers l’étal de Bakdach, où son père et sa mère l’avaient retrouvé en pleurant. Et pour apaiser l’enfant tremblant, on lui avait donné une glace plus grande que sa main, baptisée d’un rire : « Allez, mon fils, courage. Damas ne perd jamais ceux qu’elle aime. »
Cette histoire, il l’a répétée cent fois. Celle des glaces de Damas, mais aussi celle de comment le monde s’est détraqué ensuite.
Au Liban, la guerre est arrivée comme une nuit sans lune. Le sang a commencé à couler, d’abord en filaments, puis en rivières. L’armée syrienne a franchi la frontière, mais ce n’était plus celle des promenades et des glaces : c’était une armée d’ombres, lourde de menaces, d’arrestations, de noms rayés en silence. L’homme raconte comment il a pris les armes, non par héroïsme mais par instinct : celui de ne pas laisser son monde mourir.
Très vite, son nom s’est retrouvé sur les listes d’Assad, ces listes que tout le monde connaissait et que personne n’osait regarder. Des proches ont disparu, comme avalés par un gouffre. Certains ont été retrouvés plus tard, d’autres jamais.
Lui a fui. 1976, un billet pour la France, un sac trop léger, un adieu mal refermé.
L’exil commence toujours avant le départ : il avait déjà quitté le Liban, déjà quitté la Syrie, dès l’instant où il avait su qu’il ne pourrait plus revenir. Il n’a jamais retrouvé Damas. Il n’a jamais remangé de glace au souk.
Alors en 2011, quand la révolution syrienne s’est levée comme un soleil longtemps retenu, je me souviens de ses yeux. Ils n’étaient plus ceux d’un homme vieillissant, usé par l’exil et la mémoire. Ils étaient ceux d’un enfant devant une promesse. Il m’a dit : « Lorsqu’ils auront gagné la révolution, je t’emmènerai manger des glaces à Damas. »
Une phrase simple, presque naïve, et pourtant lourde de tout ce que la vie lui avait arraché. Pour lui, ces glaces n’étaient pas une gourmandise. Elles étaient « l’enfance retrouvée », la jeunesse rendue, la preuve qu’un jour, peut-être, l’histoire cesserait de dévorer ceux qui la vivent. Elles étaient la liberté rendue comestible, l’espoir qui fond sur la langue, la victoire qui se déguste lentement.
Et voilà que cette phrase, un temps suspendue comme un rêve trop fragile, n’est plus un serment impossible.
Un an a passé depuis la chute du dictateur. Bachar a fui, le « Boucher » n’est plus qu’une ombre qui traversera peut-être quelques nuits avant de disparaître des mémoires comme disparaissent les monstres qu’on cesse enfin de craindre.
Le pays saigne encore, bien sûr. Une victoire n’efface jamais les morts, ni les ruines, ni les blessures qui ne se voient pas. Mais l’air a changé. Et dans cet air nouveau, une idée simple redevient possible : prendre la voiture depuis Beyrouth pour aller à Damas, marcher dans le souk sans peur, s’y perdre sans terreur, et chez Bakdach, demander deux glaces, l’une pour lui, l’autre pour moi.
Je l’imagine, ce retour. Je l’imagine tremblant et beau. Lui qui respire l’odeur des pistaches broyées, du lait glacé, du sahlab parfumé. Lui qui regarde autour de lui de ses yeux mouillés et murmure : « Tu vois ? Je te l’avais dit. »
Alors oui. Nous remangerons des glaces à Damas. Et ce jour-là, pour lui, pour tous ceux qui n’en ont jamais eu la chance, ce ne sera pas seulement une douceur. Ce sera la preuve que les peuples peuvent se relever, que les tyrans finissent toujours par tomber, que même les exils les plus longs ont un rivage, et que la vie, parfois, rend ce qu’elle a pris.
Nous remangerons des glaces à Damas, et ce goût-là, personne ne pourra plus jamais nous l’enlever.
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""""LUI A FUI. 1976, UN BILLET POUR LA FRANCE, UN SAC TROP LÉGER, UN ADIEU MAL REFERMÉ. L’EXIL COMMENCE TOUJOURS AVANT LE DÉPART : IL AVAIT DÉJÀ QUITTÉ LE LIBAN,…"""" 1976. Je relis cet extrait particulièrement touchant. En effet, l’exil à l’étranger commence souvent avant le départ. Mais quand commence l’exil à l’intérieur de son pays, à quelques km de chez soi ? Bien sûr, avec le temps, on est ""usé par l’exil et la mémoire"". La glace qu’elle soit de Damas ou d’ailleurs n’est pas une simple gourmandise d’été qu’on déguste avec bonheur.
11 h 17, le 13 décembre 2025