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Nos lecteurs ont la parole

Disparu... le quartier de mon enfance ! De quel droit efface-t-on notre mémoire ?

Chaque matin, comme une citoyenne fidèle à son devoir, je prends la route du travail. J’y vais l’espoir au bord des lèvres, respiré à pleins poumons, défiant un pays qui possède mille et une raisons de faire vaciller le cœur le plus solide, de transformer en désespoir même un rocher.

Et pourtant, moi qui ai grandi dans une culture de droiture et de respect, je poursuis ce trajet quotidien avec la même ardeur. Mes pas me ramènent toujours vers ce quartier qui m’a vue naître, grandir et m’endurcir. Ce quartier simple mais beau. Son air est devenu plus lourd, plus chargé, mais il reste familier, habité de mes années d’enfance et de mes premiers émerveillements.

Je marche aussi chaque jour vers ma mission : enseigner. Une profession qui dépasse largement un salaire : elle est vocation, passion, dévotion. Elle me relie à ce pays malgré tout.

Mais les jours passent, et je vois mon quartier se dissoudre sous mes yeux. Ce n’est plus une lente transformation : c’est une dévorante frénésie de béton. Une modernité sauvage qui s’impose, s’élève, s’étale et engloutit ce qui faisait l’âme du lieu. La pierre prolifère, et la chair disparaît. L’humain se replie. La douceur se perd. L’humanité recule.

Un arbre ombragé disparaît. Un petit jardin potager s’efface. Une haie vivante, refuge de mille petites créatures, est arrachée. À chaque aube, un repère s’en va. Une façade pâlit. Un fragment de mon passé se volatilise.

Et pourtant… durant la guerre, mon quartier était beau. Oui, beau – même quand nous courions remplir des bidons sous le sifflement des balles.

Même quand, maison éventrée, matelas sur le dos, nous traversions la rue pour trouver refuge chez les voisins d’en face, protégés par leurs trois étages – alors que chez nous, le toit avait cédé, ouvrant notre salon au ciel.

Même lacéré d’obus, mon quartier brillait. Il brillait de courage, de solidarité, d’espoir farouche. Il y avait l’église qui nous rassemblait. La cloche qui rythmait nos premiers émois, nourris des films de Faten Hamama, Nour el-Cherif, etc. Ce quartier avait une âme. Il avait un cœur.

Alors, de quel droit ? De quel droit défigurent-ils l’endroit qui nous a façonnés ? De quel droit profanent-ils des lieux où s’est forgée notre capacité d’aimer, de respecter, de tenir debout dans les pires tourments ? De quel droit effacent-ils les traces d’un héritage que nous avions le devoir de transmettre à nos enfants ?

Aujourd’hui, il ne reste plus de témoin. Plus de trace. Plus de mur pour porter nos mémoires. La charpente de nos souvenirs s’est effondrée, et un pan de nous-mêmes s’est effacé avec elle. Beaucoup diront que « c’est le progrès ». Mais le progrès ne devrait jamais exister contre la mémoire, ni contre l’humain. Il devrait l’accompagner, le préserver, l’élever.

Il est encore temps de dire : assez. Assez de l’effacement méthodique de nos quartiers au profit d’un béton sans âme. Assez de la destruction silencieuse de ce qui nous reste de beauté, d’enfance, de transmission.

Nos quartiers sont (ou plutôt étaient) des histoires vivantes. Il est donc de notre responsabilité, presque une obligation morale, de préserver ce qui demeure encore intact.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Chaque matin, comme une citoyenne fidèle à son devoir, je prends la route du travail. J’y vais l’espoir au bord des lèvres, respiré à pleins poumons, défiant un pays qui possède mille et une raisons de faire vaciller le cœur le plus solide, de transformer en désespoir même un rocher. Et pourtant, moi qui ai grandi dans une culture de droiture et de respect, je poursuis ce trajet quotidien avec la même ardeur. Mes pas me ramènent toujours vers ce quartier qui m’a vue naître, grandir et m’endurcir. Ce quartier simple mais beau. Son air est devenu plus lourd, plus chargé, mais il reste familier, habité de mes années d’enfance et de mes premiers émerveillements.Je marche aussi chaque jour vers ma mission : enseigner. Une profession qui dépasse largement un salaire : elle est vocation, passion, dévotion....
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