Toufic el-Bacha, son fils Abdel Rahman et ses petits-enfants Camille et Bahia el-Bacha : trois générations réunies autour d’un même héritage musical. Photos fournies par la famille Bacha
« Cela faisait longtemps que je rêvais d’organiser un événement en hommage à Toufic el-Bacha, que l’on ne met plus suffisamment en lumière depuis sa disparition en 2005. De son vivant, il était pourtant l’un des chefs d’orchestre et compositeurs les plus reconnus au Liban et dans le monde arabe », confie Zeina Saleh Kayali, co-fondatrice, avec Georges Daccache, des Musicales du Liban.
Le concert du 30 novembre à l’Institut du monde arabe, inscrit dans le cadre du festival biannuel de musique libanaise, marque ainsi les vingt ans de la disparition du maestro. Sa programmation, exceptionnelle, entend refléter l’éclectisme qui a façonné toute sa carrière. « Il a touché à tous les domaines musicaux : la chanson populaire, la musique pour enfants, les poèmes sur textes anciens ou modernes, les poèmes symphoniques, les oratorios, ainsi que plusieurs pièces pour piano », rappelle son fils, le pianiste Abdel Rahman el-Bacha.
« On a essayé de réunir les différentes facettes de sa production artistique dans ce concert », ajoute encore le père du pianiste et compositeur Camille el-Bacha et de la violoncelliste Bahia el-Bacha, également présents sur scène.
Toufic el-Bacha s’était notamment passionné pour les mouwachahat, ces poèmes musicaux de la période arabo-andalouse. « Ce patrimoine, né entre le VIIIe et le XIIe siècle, a continué à être joué au Maghreb, mais beaucoup moins au Levant. Il leur a redonné leurs lettres de noblesse en les harmonisant et en les faisant interpréter par de grands chanteurs », rappelle Zeina Saleh Kayali, auteure de Toufic el-Bacha, compositeur (Geuthner, 2020). Enthousiaste, elle insiste sur la modernité du musicien, qui fut l’un des premiers à intégrer des instruments orientaux – qanoun, nay, oud – dans l’orchestre symphonique.
« Formé à l’Université américaine de Beyrouth, il avait un solide bagage occidental, mais aussi une âme profondément orientale », poursuit-elle, soulignant ses qualités humaines. « Il avait une grande ouverture d’esprit : sunnite, il accompagnait chaque dimanche matin le chœur du père Youssef el-Khoury à la cathédrale Saint-Georges. Il a épousé Wadad, célèbre chanteuse juive ; sa seconde épouse était chrétienne. La guerre civile l’a tellement affecté qu’il n’a rien composé entre 1975 et 1982, avant d’écrire La Paix, sa symphonie, au moment de l’invasion de Beyrouth. »
« Mon père ne reconnaissait plus le Liban à cette période, et il s’est tourné vers des œuvres plus graves : poèmes symphoniques, oratorios, et un opéra, Cadmos, qu’il n’a pas pu achever de son vivant. Ce qui l’a profondément ému, en 1988, c’est la création de sa symphonie La Paix par l’Orchestre philharmonique de Liège, jouée à trois reprises », se souvient Abdel Rahman el-Bacha avec émotion.
Une programmation signifiante et symbolique
Toufic el-Bacha a joué un rôle déterminant dans l’âge d’or de la chanson libanaise. Aux côtés des frères Rahbani, de Zaki Nassif et de Philémon Wehbé, il figure parmi ceux qui, inspirés par le « groupe des cinq » compositeurs russes, ont façonné un courant musical proprement libanais, affranchi de l’influence égyptienne dominante. « Ils ont réussi à faire de Beyrouth la capitale de la musique arabe dans les années 1960 », rappelle Zeina Saleh Kayali.
Avec le temps, le compositeur regardait cependant avec regret la baisse de qualité de la production musicale, qu’il jugeait encline à flatter un goût trop facile. « Il était profondément attaché à sa culture arabo-orientale et visait haut pour elle. J’aborde pour ma part différemment la musique classique, plus universelle, où l’être humain est perçu au-delà de ses appartenances. Pour mon père, comme pour les compositeurs russes du groupe des cinq (Borodine, Moussorgski, Rimski-Korsakov…), que lui-même admirait beaucoup, on ne peut tendre vers l’universalité qu’en consolidant ses racines », explique Abdel Rahman el-Bacha.
Très attaché à la langue arabe et à son héritage culturel, le pianiste défend l’idée que le dialogue entre cultures reste possible, pour peu qu’on y mette l’effort nécessaire. « Mon père m’encourageait à développer les modes orientaux : selon lui, les modes occidentaux avaient été poussés à l’extrême, au point d’ouvrir la voie à l’atonalité de Schönberg. Les Arabes orientaux disposent d’au moins seize modes, et il a voulu les mettre en valeur à travers ses travaux. Je l’ai fait moi aussi, avec Trois pièces orientales. Dimanche, je jouerai l’une d’elles, Bacchus, qu’il m’avait commandée pour son opéra », annonce-t-il.
Il évoque également l’influence de sa mère, la chanteuse Wadad, sur son jeu pianistique. « Ceux qui connaissent sa manière de chanter et qui ont entendu mes interprétations m’ont souvent dit qu’ils entendaient sa voix dans mon jeu. C’est involontaire – et c’est magnifique. Dimanche, je jouerai aussi une transcription d’une chanson composée par mon père et interprétée par ma mère dans les années 1970 », poursuit-il, dévoilant peu à peu la dimension intime d’une programmation hautement symbolique.

Piano, violoncelle et « mloukhiyé »
Dans la famille Bacha, Bahia, qui porte le prénom originel de sa grand-mère paternelle (Bahia al-Awad), a suivi la voie de son grand-père Toufic : elle est violoncelliste. « Je suis très heureuse de jouer dimanche avec mon père une de ses compositions, un nocturne. Je n’ai aucun effort à faire pour l’habiter : nous partageons la même inspiration musicale, comme si nous respirions d’un même souffle », confie-t-elle. « Nous sommes ravis de nous retrouver autour de mon père, avec en filigrane la présence de ma mère ; et ce n’est pas la première fois que nous jouons tous les trois », ajoute Abdel Rahman el-Bacha.
Bahia interprète également Romance, une pièce du compositeur. « Je l’aime profondément, car chaque passage me rappelle un trait de sa personnalité : son romantisme parfois dramatique, sa fantaisie, sa joie. Il m’avait beaucoup guidée lorsque je l’ai découverte adolescente. C’est un cadeau inestimable », raconte-t-elle.
Depuis la Bretagne où elle vit, la jeune musicienne n’a rien oublié de ses grands-parents. « De mon grand-père, je garde l’image d’un homme d’une immense générosité, guidé par une passion totale pour la musique et doté d’un tempérament puissant, à la mesure de sa sensibilité. Ma grand-mère, elle, m’a marquée par une fantaisie irrésistible, un sens aigu de l’humour et une intelligence musicale qui passait toujours par l’intuition », dit-elle.

Son frère Camille, lui aussi musicien, complète : « Il avait un caractère fort, très présent dans sa musique, un grand cœur – et j’adorais sa mloukhiyé ! Quant à notre grand-mère, la puissance expressive de sa voix était incroyable. » Le pianiste interprétera le 30 novembre cinq courtes pièces de sa composition : « Les quatre premières sont des préludes, la dernière est une étude sur les notes répétées, inspirée par le père de tous les compositeurs, J. S. Bach. Les Musicales du Liban m’ont également commandé une pièce pour chœur et quatuor à cordes à partir d’un livret de Saïd Akl, le même texte que celui sur lequel mon grand-père avait composé son unique opéra. L’œuvre sera créée à cette occasion avec le chœur du festival, sous la direction de Fadi Khalil, et le quatuor Elmire », annonce-t-il.
Le programme, construit avec ferveur, s’impose comme un véritable passage de relais. « Cette transmission musicale est une chance immense. Jouer les œuvres de ma famille, c’est recevoir un héritage vivant, une manière de prolonger leurs voix, leurs émotions, leur regard sur la musique. Cela me nourrit autant comme musicienne que comme petite-fille et fille. Cet héritage me relie profondément à eux, tout en me permettant de trouver ma propre expression », confie Bahia el-Bacha.
Pour saluer la mémoire de Toufic el-Bacha, le concert mêlera mouwachahat, œuvres de Sayyed Darwiche, de Borodine, de Abdel Rahman et de Camille el-Bacha : un dialogue entre les pièces qu’il aimait, celles qui l’ont formé, celles qu’il a composées et celles qui prolongent son cheminement musical. « Si la musique a toujours été omniprésente dans la famille, elle ne nous a jamais été imposée. Cette liberté nous a permis de développer chacun notre propre langage : Hélène, ma sœur aînée, est peintre et expose actuellement – jusqu’au 5 décembre – à la galerie Les Passeurs de ruisseaux. Bahia compose et chante en s’accompagnant au violoncelle ; mon petit frère Kaïs est acteur. Quant à moi, même si j’ai choisi le piano comme moyen d’expression, je n’hésite pas à explorer des univers plus pop, expérimentaux ou électroniques. Tout cela, c’est le fruit de la grande liberté que nos parents nous ont donnée », conclut Camille el-Bacha.
Après le concert des trois générations Bacha, le prochain rendez-vous des Musicales du Liban aura lieu le 7 décembre, à l’église Notre-Dame du Liban, en hommage au compositeur libanais Nagi Hakim.




Trump juge « totalement inacceptable » la réponse de l'Iran pour mettre fin à la guerre