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Nos lecteurs ont la parole

Six pieds sous ciel

« Nous respirons la preuve quotidienne de notre abandon »

Nous sommes enterrés vivants. Pas dans des cercueils, pas dans la terre, mais dans une brume noire, épaisse, qui s’infiltre dans nos maisons, nos draps, nos poumons. Sous un nuage de fumée, de poussière et d’indifférence. Chez nous, même le vent semble malade : il ne rafraîchit plus rien. Le Liban est devenu un pays où l’on meurt sans bruit, non pas à petit feu, mais à petit souffle. Ensevelis. Beyrouth n’a plus d’odeur. Ou plutôt, elle en a trop : essence, plastique brûlé, fumée de générateurs, poubelles éventrées, poussières de guerre, relents de bombes, cacas de chiens. Ce n’est plus de l’air, mais un dépôt toxique qu’on respire à chaque inspiration. Nos poumons sont devenus les archives du pays. Les « moteurs » tournent jour et nuit, comme des bêtes qu’on ne peut plus abattre. Ils rejettent des particules fines et du dioxyde d’azote bien au-delà des seuils tolérés par l’OMS. Dans certains quartiers de Beyrouth, les taux de PM₂,₅ « dépassent 60 microgrammes par mètre cube », soit quatre fois le niveau jugé sûr !

Dans cet air saturé, il y a les débris de tout ce qui nous a explosé au visage : la corruption, la guerre, la faillite, la honte. Et nous acceptons. Nous avons fait de l’empoisonnement un mode de vie. Tout le monde semble s’habituer, comme à l’accoutumée. Quelques cliniciens tirent la sonnette d’alarme, surtout depuis cette étude choc publiée par The Lancet, qui affirme que les décès liés au cancer ont augmenté de 80 % de 1990 à 2023. Les maladies respiratoires se multiplient, les jeunes adultes développent des pathologies qu’on ne voyait jamais à leur âge. Mais ici, pas de registres, pas de scandales. Juste des familles endeuillées, des médecins impuissants et un pays qui se tait. Et pourtant, même l’asphyxie a son esthétique ici. Un peu comme dans une chambre à gaz, mais avec vue sur mer. Nous avons inventé la survie décorative.

On crève, mais avec du style. Un ficus sur le balcon, un purificateur d’air à 500 balles dans la chambre, une bougie parfumée certifiée organique dans la cuisine. On respire du plomb, mais on pose à côté d’une monstera sur Instagram. On croit qu’en achetant une plante, on rachète son avenir. J’ai compris, il y a peu, que j’étais devenue complice. En descendant la poussette de mon fils pour lui faire « prendre l’air », j’ai accéléré en apnée, traversé un nuage de gaz, et compris que dix minutes dehors suffisaient à lui remplir les poumons de tout ce que nous dénoncions.

Le Libanais ne change pas le système : il le parfume. Le Libanais ne respire pas mieux, il respire plus cher. #greenvibes #breatheinBeirut. Madame la ministre de l’Environnement, venez donc marcher dans les rues d’Achrafieh un matin. Vous verrez. Ici l’aube sent la cendre et c’est ce parfum que nos enfants appellent « le matin ». Que faut-il de plus pour que la santé de vos citoyens devienne une urgence nationale ? Respirer n’est pas un luxe. C’est un droit, presque un acte politique ! Il faut imposer des filtres, encourager l’énergie propre. Bannir les générateurs n’est pas une utopie : en 2024, le gouvernement a voté une loi sur l’énergie solaire décentralisée et fixé des limites d’émission pour les moteurs. Ces lois existent, il faut (simplement ?) les appliquer. Parce qu’à force d’inhaler la mort, nous avons fini par ne plus la sentir. Parce qu’un peuple qui ne peut plus respirer finit par ne plus parler. Et quand le Liban cessera de respirer, il n’y aura plus de mots, plus de rires, plus de chansons. Seulement le silence, suspendu, six pieds sous ciel.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

« Nous respirons la preuve quotidienne de notre abandon »Nous sommes enterrés vivants. Pas dans des cercueils, pas dans la terre, mais dans une brume noire, épaisse, qui s’infiltre dans nos maisons, nos draps, nos poumons. Sous un nuage de fumée, de poussière et d’indifférence. Chez nous, même le vent semble malade : il ne rafraîchit plus rien. Le Liban est devenu un pays où l’on meurt sans bruit, non pas à petit feu, mais à petit souffle. Ensevelis. Beyrouth n’a plus d’odeur. Ou plutôt, elle en a trop : essence, plastique brûlé, fumée de générateurs, poubelles éventrées, poussières de guerre, relents de bombes, cacas de chiens. Ce n’est plus de l’air, mais un dépôt toxique qu’on respire à chaque inspiration. Nos poumons sont devenus les archives du pays. Les « moteurs »...
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