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Du mirage au grand virage


Faut-il à propos d’Ahmad el-Chareh parler d’évolution, elle-même fruit d’une révolution ? De métamorphose, si étourdissant est le parcours d’un jihadiste devenu fréquentable, respectable, honorable pourfendeur du terrorisme d’inspiration pseudo-religieuse ? De mutation plutôt, au vu de la rapidité vertigineuse, rappelant ces numéros de transformisme en vogue dans les cabarets, avec laquelle le bastion de l’arabisme le plus radical s’est changé en point d’ancrage américain au Levant ?

… Et brûle ce que tu as adoré : audacieuse, tirée par la longue chevelure du roi des Francs Clovis, peut paraître cette analogie. Et pourtant l’époustouflant recyclage du président syrien n’est pas sans rappeler la pieuse mais ferme injonction faite au Mérovingien agenouillé dans la cathédrale de Reims, et qui voyait dans son tardif baptême le meilleur moyen de bétonner sa couronne franque. À la veille même d’être reçu lundi à la Maison-Blanche, Chareh a montré que son feu à lui crépitait allègrement déjà, en attendant de monter à l’assaut des anciennes et monstrueuses idoles, soudain reniées et déchues. Largement médiatisées– et soigneusement minutées – auront ainsi été les rafles visant les cellules d’el-Qaëda, dont il dirigea la branche syrienne et qui chercherait maintenant à l’assassiner. La Syrie va rejoindre la coalition internationale anti-État islamique coiffée par les États-Unis, même si elle ne voit là, pour le moment, qu’un engagement de principe. En revanche, elle serait disposée à héberger dans une de ses bases aériennes aux portes de Damas une présence militaire américaine à vocation… humanitaire !

De sa spectaculaire reconversion, l’homme dont la tête était il y a peu mise à prix escompte obtenir de l’Amérique et du FMI les gigantesques mannes nécessaires à la reconstruction de la Syrie et la réactivation de son économie. Et pour couronner le tout, le régime de transition est déjà en pourparlers avec Israël en vue d’un accord de sécurité, même s’il est pour le moins prématuré d’évoquer le sort du Golan occupé. Car encore moins que tout autre leader passé ou à venir, l’homme qui porta le nom de guerre d’al-Jolani (le Golanais) ne pourrait assumer l’abandon de ces hauteurs annexées en 1981 par Israël. Et cela d’autant que l’homme fort de Syrie est encore loin de contrôler la totalité de son territoire ; et que pour obtenir la levée totale des sanctions US (la loi César), il lui est exigé de garantir parfaitement la sécurité des minorités religieuses et ethniques.

Énormes, on le voit, sont les enjeux pour Damas ; ils le sont de même pour Washington, même si l’entretien absolument inédit à la Maison-Blanche a curieusement manqué du bling-bling protocolaire habituel. Comme lors de leur première rencontre à Ryad, Trump demeure visiblement fasciné, séduit, par le sulfureux passé du baroudeur Chareh, mais également par son pragmatisme et sa souplesse. Car non seulement la Syrie ne veut plus être le corridor terrestre par lequel transitait le soutien logistique au Hezbollah, mais elle se pose désormais en barrage face à toute influence de Téhéran dans la région. De ce seul fait, elle s’intègre à une architecture géopolitique, une vision du Moyen-Orient nouveau, chère à Trump. Pour autant, la Syrie se garde bien de déloger les Russes de leurs bases navales de Tartous et Lattakieh ; car on ne botte pas impunément le cul à un Ours de cette taille, quand bien même serait-il accaparé par la guerre d’Ukraine ; mieux vaut donc le caresser dans le sens du poil en attendant une redéfinition des rapports entre les deux pays.

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Il va de soi que rien de ce qui se passe en Syrie ne saurait nous laisser indifférents. Mais qu’en serait-il alors quand l’improbable, l’inimaginable américanisation de cette voisine de l’Est survient à l’heure où le Liban est au contraire l’objet de pressions US croissantes pour l’amener à désarmer un Hezbollah qui ne veut pas se laisser faire ? Aux reproches à répétition dus à la lenteur jugée excessive de ce processus, vient de succéder une enquête menée conjointement sur place par le Trésor et le contre-terrorisme yankees : l’objet en étant de débusquer les diverses filières, (banques et officines de change notamment) qu’emprunte l’afflux de fonds destinés au Hezbollah.

Toujours est-il que dans la foulée de l’épisode Clovis, d’autres réminiscences devraient nous interpeller. Au moment où leur président débarquait à Washington, les Syriens mettaient en ligne un clip le montrant rivalisant d’adresse au basket-ball avec les plus haut gradés des militaires américains postés dans la région. C’était là honorer astucieusement la vieille tradition voulant que sport et haute diplomatie aillent de pair. À petites balles grands effets : après tout, c’est un échange de politesses entre équipes de ping-pong, au début des années 1970, qui ouvrait la porte à une fracassante visite de l’Américain Nixon en Chine. Et même si le panier de basket yankee était largement offert déjà aux impeccables lancers du président syrien, l’image promotionnelle a de quoi faire des jaloux.

Non point évidemment que le Liban doive forcément prendre exemple sur la Syrie nouvelle comme l’y poussent inlassablement les Américains, comme veut l’y acculer l’incessant matraquage israélien. Mais s’il ne se décide pas à chausser des crampons de football et aller fouler le gazon, notre pays assailli de toutes parts risque de ne se voir allouer que le rôle du ballon.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com 

Faut-il à propos d’Ahmad el-Chareh parler d’évolution, elle-même fruit d’une révolution ? De métamorphose, si étourdissant est le parcours d’un jihadiste devenu fréquentable, respectable, honorable pourfendeur du terrorisme d’inspiration pseudo-religieuse ? De mutation plutôt, au vu de la rapidité vertigineuse, rappelant ces numéros de transformisme en vogue dans les cabarets, avec laquelle le bastion de l’arabisme le plus radical s’est changé en point d’ancrage américain au Levant ?… Et brûle ce que tu as adoré : audacieuse, tirée par la longue chevelure du roi des Francs Clovis, peut paraître cette analogie. Et pourtant l’époustouflant recyclage du président syrien n’est pas sans rappeler la pieuse mais ferme injonction faite au Mérovingien agenouillé dans la cathédrale de Reims, et qui...