Critiques littéraires Roman

À la recherche d’un pilote disparu entre l’Irak et l’URSS

Feurat Alani transforme la démarche du journaliste en matière romanesque.

À la recherche d’un pilote disparu entre l’Irak et l’URSS

Le journaliste franco-iranien, Feurat Alani. Photo Philippe Matsas

Lauréat du Prix Saint-Exupéry, finaliste du Prix Renaudot des lycéens et du Prix Renaudot, Le Ciel est immense confirme Feurat Alani dans sa stature de romancier. Après Le Parfum d’Irak – roman graphique qui lui valut le Prix Albert Londres en 2019 – et Je me souviens de Falloujah, finaliste du Prix Goncourt du premier roman et distingué notamment par le Prix de la littérature arabe, le journaliste franco-irakien poursuit son exploration des thèmes qui lui sont chers : la mémoire familiale, l’exil et l’histoire de son pays d’origine. Inspiré par la disparition d’un oncle et par sa participation, en 2011, à l’émission de recherche télévisée russe Zhdi Menya, équivalente de Perdu de vue, Feurat Alani tisse le récit de Taymour, fils d’exilés irakiens à Paris, qui, au fil de ses voyages en Irak sur plusieurs décennies, tente d’élucider le mystère entourant son oncle Adel. Pilote de l’armée de l’air irakienne, aux commandes des célèbres supersoniques soviétiques MiG-21, celui-ci aurait disparu en 1974 dans le ciel, sans qu’on retrouve jamais l’épave de son avion, entre Bagdad et Krasnodar, en URSS, où il avait suivi un temps une formation.

Double assumé de l’auteur, Taymour incarne la dialectique entre enquête et introspection, entre quête de vérité et besoin de sens. Feurat Alani transforme la démarche du journaliste en matière romanesque, donnant voix aux non-dits et permettant de combler, peut-être, les vides de l’histoire familiale. À travers les fragments de souvenirs de sa mère, de ses tantes et de sa grand-mère, malgré l’épais silence – qu’on impose et qu’on s’impose dans cette région du monde – entourant la disparition de cet oncle, aussi fils, frère, mari et père, l’auteur raconte la grande Histoire à travers la petite, la sienne. Il esquisse tout un pan de l’histoire irakienne des années 1960 et 1970, en pleine Guerre froide : un Irak sous influence soviétique, marqué par l’ascension de Saddam Hussein et par la domination militaire croissante d’Israël dans la région.

Pour mémoire

L’Irak de l’exil, fleuve secret d’une mémoire perdue

Le roman plonge dans une époque où le Moyen-Orient oscillait ainsi entre idéalisme panarabe et dérives dictatoriales ou guerrières, entre espoirs de modernisation et réalités brutales. Une tension qui se reflète notamment dans les écrits retrouvés d’Adel lui-même, comme cette lettre adressée à sa mère le 8 juin 1967, au Caire, où il est envoyé combattre lors de la Guerre des Six Jours : « Le Nasser que nous avions cru invincible parlait à la radio d’une voix brisée. Nous avions perdu, et avec cette défaite, c’était toute une génération qui voyait s’effondrer son sentiment d’invulnérabilité. »

« Le ciel est immense, maman, trop vaste. Vais-je me perdre ? », s’interrogeait-il ensuite. Omniprésent, le ciel s’impose rapidement comme l’un des protagonistes du récit : un espace infini où se perdent les traces des disparus mais où naît aussi l’espérance obstinée – voire, en l’occurrence, obsessionnelle – de les revoir un jour. Symbole du vide et du souvenir, il relie les vivants à leurs morts, mais aussi les générations d’exilés à celles restées au pays. En bousculant la tradition du silence autour de ce secret de famille, fardeau pesant sur toute une lignée, Taymour – et à travers lui l’auteur, presque impossible à distinguer – amorce un travail de deuil à la fois personnel et collectif, longtemps suspendu. Raviver ces blessures signifie également retisser les liens entre un passé qu’on voudrait effacer et un présent qui ne le peut pas s’il veut mener à bien son avenir.

Désormais rompu à l’exercice, Feurat Alani conjugue rigueur journalistique et sensibilité romanesque. Il rend palpable la fragilité des souvenirs, la complexité du déracinement et la nostalgie d’une époque révolue. Son écriture sobre, décrivant des émotions fortes mais contenues, dans la dignité de celles et ceux à qui l’on a appris à se taire, fait du Ciel est immense un roman de transmission et de mémoire, qui rappelle la nécessité de dire et d’écrire pour ne pas se perdre.

Le Ciel est immense de Feurat Alani, J.-C. Lattès, 2025, 270 p.

Lauréat du Prix Saint-Exupéry, finaliste du Prix Renaudot des lycéens et du Prix Renaudot, Le Ciel est immense confirme Feurat Alani dans sa stature de romancier. Après Le Parfum d’Irak – roman graphique qui lui valut le Prix Albert Londres en 2019 – et Je me souviens de Falloujah, finaliste du Prix Goncourt du premier roman et distingué notamment par le Prix de la littérature arabe, le journaliste franco-irakien poursuit son exploration des thèmes qui lui sont chers : la mémoire familiale, l’exil et l’histoire de son pays d’origine. Inspiré par la disparition d’un oncle et par sa participation, en 2011, à l’émission de recherche télévisée russe Zhdi Menya, équivalente de Perdu de vue, Feurat Alani tisse le récit de Taymour, fils d’exilés irakiens à Paris, qui, au fil de ses voyages en Irak sur...
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