Critiques littéraires Critique

Laurent Mauvignier, ingénieux sculpteur de fresque

Grand Prix du Livre sur la Place de Nancy, Prix des lecteurs du Monde et Prix Goncourt le 4 novembre dernier... La Maison vide de Laurent Mauvignier affiche un beau palmarès. Son roman de 750 pages est sa plus belle œuvre à ce jour ; il y convoque un « je », double du narrateur, qui fait revenir, entre chagrin et colère, l’émotion vive d’un lourd passé familial.

Laurent Mauvignier, ingénieux sculpteur de fresque

D.R.

Annoncé comme un chef-d’œuvre, l’imposant roman de Laurent Mauvignier pouvait laisser perplexe. Et puis le thème, celui d’une enquête familiale si usité ces derniers temps au point de devenir un genre littéraire à part entière, aurait pu laisser penser que l’auteur cédait par facilité à l’esprit du temps. Mais non. Il n’est rien de tout cela car il est question dans ce roman époustouflant de grâce de beaucoup plus.

Le récit débute en 1976 lorsque le père du narrateur, suite à un héritage, devient légataire d’une maison de famille. Dans la demeure abandonnée depuis vingt ans se trouvent, encore à leur place, un piano, une commode au marbre ébréché, dans des tiroirs le brevet d’une Légion d’honneur d’un aïeul et sa médaille que l’on cherche et puis, au milieu de plusieurs clichés photographiques, quelques-unes sur lesquelles un visage, celui d’une femme indiscutablement, a été découpé aux ciseaux. Qui était-elle ? Pourquoi ce geste ? Le narrateur apprend vite que la médaille de la Légion d’honneur est celle de Jules, l’arrière-grand-père, héros de Verdun mort à la guerre, l’instrument est celui de Marie-Ernestine, prodige du piano mais dont le talent a été empêché de se déployer à cause de ses origines paysannes « à la fois cul-terreuse et bourgeoise ». Et puis il y a Marguerite, la grand-mère du narrateur. Serait-ce elle, cette femme qu’il n’a connue que silencieuse, dont le visage a voulu être biffé de l’histoire familiale ?

En prenant élégamment le lecteur par la main, l’auteur nous conduit à mener avec lui une très grande investigation qu’il résout patiemment à la manière d’un puzzle. Avec une sorte d’acharnement intellectuel et sensible, il veut comprendre ce qui s’est passé et pourquoi pèse sur cette famille une sorte de tragédie sourde qui conduira plus tard son père au suicide.

Ce qu’il y a de magnifique dans le roman de Mauvignier et de puissamment novateur, c’est qu’il se démarque des faits objectifs du passé pour leur donner une nouvelle forme et une nouvelle existence. Puisque le passé familial est fait de toutes sortes d’omissions, de secrets et de non-dits, alors le rôle du romancier sera de s’octroyer le droit à le réécrire. Non pour le magnifier, mais pour le questionner au point d’en révéler – révéler est bien le terme – la vie même. « Ici, je ne fais que des suppositions, des spéculations – du roman c’est ça, je ne fais que du roman –, mais je crois que si ce que j’écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant, je ne l’invente pas tout à fait : je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d’un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour et qu’il suffit de le remonter pour qu’il puisse redémarrer. » Donner vie au passé et faire de ceux qui n’étaient plus que silhouettes condamnées à l’oubli des personnes de nouveau en vie est bien le tour de force qu’opère Mauvignier. « J’ai tenté de les ramener à la lumière pour comprendre ce qui aura pu être leur histoire, et l’ombre portée qu’elle a laissée sur la nôtre », dit-il.

Les femmes du roman qui sont les grandes héroïnes de La Maison vide sont inoubliables. Meurtries et violentées, soumises la plupart du temps, ballotées aussi par le vent de l’histoire puisque le cœur du roman se déroule entre les deux grandes guerres, elles n’en sont pas moins celles qui habitent la maison, c’est-à-dire le cœur de la vie de toute famille. Ce sont elles, Jeanne-Marie, Marie-Ernestine, Paulette ou Marguerite qui enfantent et souffrent, et peinent encore à se débattre avec la misère tandis que d’une guerre l’autre, appelés sur le front ou hors du domaine sacré de la maison, les hommes qui croient faire tourner le monde en sont absents.

Fresque généalogique à la façon d’un Martin du Gard, roman au précis de réalisme social dans la veine d’un Zola, acuité psychologique balzacienne, Mauvignier s’inscrit dans la lignée des grands romans du XIXe siècle dont l’empreinte est certaine sur ce texte. À partir d’un lieu fantasmé, cette fameuse maison vide, il arrive à animer cinq générations traversées par les guerres et les drames intimes. Mais le roman déborde – et fort heureusement – l’allure classique des grands maîtres. Inventant sa propre forme et acceptant que sa geste littéraire agisse comme un continuum fait de soubresauts, presque de repentirs comme en peinture, Mauvignier donne à cette fresque historique une tonalité résolument moderne. Comme sur ces photos de famille que l’auteur aime à scruter, ce qui est à chercher ou plutôt à dévoiler n’est pas tant ce que l’on voit que ce qui est caché. Une fracture intime. L’auteur se découvre pleinement romancier dans son défi de faire revivre la totalité d’un passé familial, à la fois vrai et fictif. Sur le réel, c’est encore la littérature qui doit avoir le dernier mot. Il importe plus que jamais de faire confiance à la fiction et au pouvoir des livres.

La Maison vide de Laurent Mauvignier, Minuit, 2025, 752 p.

Annoncé comme un chef-d’œuvre, l’imposant roman de Laurent Mauvignier pouvait laisser perplexe. Et puis le thème, celui d’une enquête familiale si usité ces derniers temps au point de devenir un genre littéraire à part entière, aurait pu laisser penser que l’auteur cédait par facilité à l’esprit du temps. Mais non. Il n’est rien de tout cela car il est question dans ce roman époustouflant de grâce de beaucoup plus.Le récit débute en 1976 lorsque le père du narrateur, suite à un héritage, devient légataire d’une maison de famille. Dans la demeure abandonnée depuis vingt ans se trouvent, encore à leur place, un piano, une commode au marbre ébréché, dans des tiroirs le brevet d’une Légion d’honneur d’un aïeul et sa médaille que l’on cherche et puis, au milieu de plusieurs clichés...
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