Critiques littéraires Récit

Romain Gary, mille vies réunies dans la sienne

Romain Gary, mille vies réunies dans la sienne

Un été avec Romain Gary de Maria Pourchet, Les Équateurs / France Inter, 2026, 236 p.

De belles parts de mystère, dès son acte de naissance à Vilnius, le 8 ou le 21 mai 1914, puis dans son itinéraire de petit juif en fuite à travers l’Europe centrale pour aboutir à Nice, en 1928, grâce à Mina, une mère hors du commun, aimante à la folie. Le mystère encore du père dont on ne sait rien sinon qu’il fut absent et exécuté par les nazis dans une forêt de Lituanie. Ensuite, dans sa vie d’aventures, avec une traversée héroïque de la Seconde Guerre mondiale comme pilote de la France libre et l’un des rares rescapés de son escadrille. Encore du mystère dans ses amours tumultueuses, ses frasques et encore d’autres frasques. Dans sa carrière d’écrivain, évidemment, avec quarante livres visionnaires, écrits sous huit noms différents, qui s’achèvera par une mystification littéraire phénoménale avec pour résultat deux prix Goncourt. Et pour finir en beauté, si l’on ose dire, dans ce suicide, si bien préparé et, donc, réussi…

Romain Gary a eu mille vies, toutes vraies, et plus vraies encore parce qu’elles ont, quasiment toutes, été un peu, beaucoup, passionnément, maquillées. Alors, à la question idiote de savoir quel a été son meilleur livre, peut-être peut-on répondre que c’est celui qu’il n’a pas écrit, le roman de ses mille vies réunies en une seule.

Un roman, oui, car nul autre que lui n’a aussi bien réussi, dans ce XXe siècle terrible et fascinant à la fois, à glisser de la fiction dans le réel, de l’imaginaire dans l’intime, à atteindre le vrai en coloriant le faux, donnant ainsi beaucoup de fil à retordre à ses nombreux biographes qui s’acharnent à débusquer ses affabulations.

Romain Gary, né Roman Kacew, nous a quittés le 2 décembre 1980. Lorsqu’un grand artiste s’en va, la vie a toujours un âcre goût de poussière. Celle-ci retombe plus ou moins vite, il suffit que nous traversions une bonne averse, ce qui nous permet de reprendre notre chemin comme si de rien n’était. Avec l’auteur de La Promesse de l’aube, cette poussière ne redescend pas. Elle continue de nous garder la bouche sèche. Toujours en suspension, elle n’en finit pas de nous voiler le mystère d’un écrivain « indépassable ». Un mystère que l’on pourrait résumer à cette question : finalement, qui était Romain Gary ?

La romancière Maria Pourchet tente de répondre à cette question difficile avec un récit-essai léger et grave à la fois, parfait pour cet été douloureux. Elle cherche qui est l’homme qui se cache sous tant de masques. Elle le fait en lui écrivant post-mortem des courriers qui sont quasiment des lettres d’amour. Ce faisant, elle ne fouille pas tant sa vie – ce n’est pas une biographe – que les tiroirs de son œuvre à la façon d’une maîtresse qui, confrontée à un amant absolument singulier et irréductible, cherche à débusquer dans ses œuvres et ses actes ce qui le rend précisément « indépassable ».

Une anecdote pour commencer qui, certes, ne nous dévoile pas l’homme, mais nous montre qu’il a toujours conservé, du haut de sa notoriété, bien assise grâce à son premier prix Goncourt (Les Racines du ciel), sa part de malice enfantine. Consul à Los Angeles, il reçoit à dîner, à sa résidence, Jean Seberg, l’actrice à la beauté délicate, alors âgée de 20 ans, et son mari avocat, dont les mocassins lui plaisent beaucoup. Sans gêne aucune, il demande à les essayer, et comme les chaussures lui vont bien, il les garde, laissant le malheureux époux « comme un con » en chaussettes. Il les lui rendra, mais lui volera un peu plus tard sa femme qu’il épousera en secret en Corse, et gardera pendant neuf ans, pendant lesquels il traversera les enfers. Ils auront un enfant, toujours secrètement, avec une date de naissance fictive – comme celle de Gary –, dont ils ne s’occuperont ni l’un ni l’autre. « Les femmes, je n’ai jamais su les aimer, j’étais trop maigre à l’intérieur (…) mais je leur ai donné le peu qu’il me restait, la littérature prenant tout le reste », écrira-t-il.

Cette légèreté est un des masques de l’auteur. Elle recouvre cette gravité extrême qui baigne chacun de ses grands romans, si radicalement différents de ce qui s’écrivait alors, puisque « l’heure était au concept (…), au manifeste », et qu’autour de lui « tout est structuralisme, linguistique, psychanalyse et mort du personnage », rappelle Maria Pourchet. Gary, en revanche, « infusé de Balzac, Tolstoï, de Gogol, de Malraux et Kessel », croit toujours au « roman total », peut-être même faustien, qui lui permet d’entrer dans la peau des autres, lui-même finissant par s’inviter en tant que personnage dans La Promesse de l’aube.

« Si on n’arrive pas à remystifier l’humanité, ça va encore finir à Auschwitz », avertit un des personnages du roman Europa, plus que jamais d’actualité. Il ajoute : « Tu sais ce que c’était le fascisme, une démystification de l’homme. Un moment de vérité. Du réalisme. »

D’où le combat de l’écrivain contre « l’engeance du réalisme ». Pour lui, le roman, explique Maria Pourchet, « sert à cultiver chez les hommes le désir d’autre chose au sein d’un vaste projet qui est celui de l’Art ». « Je considère l’artiste comme un agent provocateur, écrit Gary à ce propos dans un entretien de 1967. L’art est l’ennemi de l’ordre naturel des choses. Il faut que l’art continue à être le scandale d’un monde où l’on crève de faim, d’ignorance, d’hébétude et d’abandon. »

Trop provocateur, trop gaulliste, trop inclassable, Romain Gary n’a pas été aimé du tout par la droite post-Vichy ni par la gauche qui, derrière Jean-Paul Sartre, faisait autorité dans le Paris littéraire de l’époque. Une exception : Albert Camus, lui aussi massacré par les mêmes intellectuels. « À chaque livre, lui écrit Maria Pourchet, vous renvoyez les camps dos à dos, quand votre époque vous somme précisément d’en choisir un et ne connaît qu’un mot : engagement. ‘‘J’aimerais bien m’engager, dites-vous, mais ça sent mauvais de tous les côtés.’’ »

Mille vies, donc mille personnages pour hanter ses romans. « Tant de personnages aussi car il vous fallait repeupler votre propre histoire, votre mère disparue, vos compagnons d’armes pulvérisés, l’intégralité de votre famille éteinte dans les camps ou exécutée au bord d’une fosse », remarque Maria Pourchet.

Viendra ce que la romancière appelle « le casse du siècle », la création du plus génial de tous les personnages « garyiens » : Émile Ajar. Lui ne sera pas qu’un nom, il aura des papiers, un contrat d’édition, des avocats, et même un corps, celui du petit-cousin de l’écrivain, Paul Pavlowitch, dont l’histoire singulière dans la marginalité a été faite pour séduire les critiques, ceux-là mêmes qui détestent Romain Gary. En rupture avec la prose de Gary, il usera aussi, dès le premier livre, Gros-Câlin, d’une langue extraordinaire, avec une « syntaxe suicidaire », qui emprunte tous les sens interdits.

Le succès de Gros-Câlin est déjà phénoménal. Ce ne sera rien à côté de La Vie devant soi, paru en 1975, qui va devenir « l’un des plus grands classiques de la littérature française ». « Un seul et même auteur, un seul et même humour : cette terroriste ironie élevée par vous, explosant chez lui  ; une seule et même passion : nous  ; un seul et même aveu : la solitude ou le mal d’aimer  ; une seule et même obsession latente : la Shoah et comment vivre après parmi les hommes », écrit fort justement Maria Pourchet.

Mais, au bout du compte, l’extraordinaire supercherie qui ne sera révélée qu’après la mort de son auteur, annonce déjà son autodestruction, tout comme celle, un an avant sa mort, de Jean Seberg, « qui s’en va la première, dévorée par ses démons », après la perte de sa petite fille qu’il a reconnue sans en être le père.

Ses cendres seront dispersées dans la Méditerranée, au large de Roquebrune. Vingt ans plus tôt, dans La Promesse de l’aube, il écrivait : « La plus vieille civilisation du monde avec sa compréhension souriante de la nature humaine et de ses failles, avec son sens du compromis et des arrangements, vint à mon secours : la Méditerranée pencha sur moi son visage aux mille pardons. »


Un été avec Romain Gary de Maria Pourchet, Les Équateurs / France Inter, 2026, 236 p.De belles parts de mystère, dès son acte de naissance à Vilnius, le 8 ou le 21 mai 1914, puis dans son itinéraire de petit juif en fuite à travers l’Europe centrale pour aboutir à Nice, en 1928, grâce à Mina, une mère hors du commun, aimante à la folie. Le mystère encore du père dont on ne sait rien sinon qu’il fut absent et exécuté par les nazis dans une forêt de Lituanie. Ensuite, dans sa vie d’aventures, avec une traversée héroïque de la Seconde Guerre mondiale comme pilote de la France libre et l’un des rares rescapés de son escadrille. Encore du mystère dans ses amours tumultueuses, ses frasques et encore d’autres frasques. Dans sa carrière d’écrivain, évidemment, avec quarante livres visionnaires, écrits...
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