Marc Bloch. L’histoire en résistance de Florian Mazel et Yann Potin (dir.), avec des textes inédits de Marc Bloch, Seuil, 2026, 600 p.
Publié aux éditions du Seuil sous la direction de Florian Mazel et Yann Potin, Marc Bloch. L’histoire en résistance s’impose comme l’un des ouvrages majeurs ayant accompagné l’entrée de Marc Bloch au Panthéon le 23 juin 2026. Bien plus qu’un simple hommage, ce volume, réunissant 25 contributions, rompt avec une lecture longtemps dominante qui dissociait deux figures de Bloch : d’un côté le cofondateur des Annales, rénovateur de l’histoire ; de l’autre le résistant, martyr de la barbarie nazie. L’ensemble des contributions montre au contraire combien ces deux dimensions procèdent d’un même engagement, la résistance ne débutant pas avec l’entrée dans la clandestinité, elle est déjà à l’œuvre dans la manière dont Bloch conçoit le « métier » d’historien.
Cette cohérence constitue le fil conducteur des quatre grandes parties de l’ouvrage. Les premiers chapitres retracent la formation de Bloch au sein d’une famille d’origine juive alsacienne, qui a quitté en 1871 les territoires annexés par l’Empire allemand afin de rester en France. Ils montrent comment son patriotisme s’enracine dans les valeurs de la République plutôt que dans une conception ethnique ou nationaliste. Les études consacrées à son expérience des deux guerres mondiales éclairent l’influence décisive de ces événements sur sa pensée. L’expérience du front, puis l’analyse de l’effondrement français dans L’Étrange Défaite, révèlent un historien capable de transformer l’événement vécu en objet de connaissance, sans renoncer à la « distance » critique.
Les études insistent avec raison sur la dimension civique de cette trajectoire. Exclu de l’université par les lois antisémites de Vichy, privé de sa bibliothèque et persécuté en raison de ses origines, Bloch choisit la résistance clandestine jusqu’à son arrestation, sa torture et son exécution en juin 1944. Toutefois, les auteurs évitent une héroïsation simplificatrice. Leur ambition est moins de construire une figure exemplaire que de repenser la continuité entre la rigueur intellectuelle du chercheur et le courage du résistant. Chez Bloch, la défense de la vérité historique et la défense de la liberté procèdent d’une même exigence.
Les contributions consacrées au médiéviste soulignent le rôle déterminant qu’il a joué dans le renouvellement des études sur l’histoire du Moyen Âge. Refusant une histoire limitée aux grands événements politiques ou aux institutions, Bloch s’intéresse aux structures sociales, aux croyances, aux mentalités, aux paysages, aux pratiques économiques et aux formes de domination. Des livres comme Les Rois thaumaturges ou La Société féodale apparaissent ici comme des classiques de l’histoire médiévale et comme les fondements d’une nouvelle manière de penser cette science du passé. Certaines études démontrent que cette innovation méthodologique repose sur une ouverture constante aux autres sciences sociales. Sociologie, anthropologie, géographie, économie ou psychologie collective nourrissent la réflexion de Bloch sans jamais dissoudre la spécificité du raisonnement historique.
Les chapitres consacrés aux relations de l’historien avec Émile Durkheim, Marcel Mauss et Lucien Febvre prouvent que la naissance des Annales s’inscrit dans un projet résolument interdisciplinaire. L’histoire cesse alors d’être une simple chronique des événements pour devenir une science des sociétés dans toutes leurs dimensions.
Enfin, quelques études mettent en relief l’importance du comparatisme dans la pensée blochienne. Contre les enfermements nationaux, Bloch confronte les expériences historiques, notamment celles de la France et de l’Angleterre, afin de dégager des mécanismes sociaux communs ou des évolutions divergentes. Cette perspective s’accompagne d’un rejet constant du nationalisme au sens étroit du terme. Les auteurs rappellent ainsi sa critique précoce des lectures raciales ou essentialistes de l’histoire, ainsi que sa célèbre dénonciation de « l’idole des origines », qui demeure aujourd’hui d’une étonnante contemporanéité face aux usages identitaires du passé.
La trame du volume consiste à montrer que la pensée de Bloch demeure d’une remarquable actualité. Loin d’en faire une figure figée, les auteurs interrogent les raisons de sa postérité et soulignent la pertinence de sa méthode face aux manipulations mémorielles, aux fausses informations et aux discours nationalistes. Plus que jamais, l’histoire apparaît comme un exercice critique visant à déconstruire les mythes, contextualiser les phénomènes et restituer la complexité des sociétés humaines. Cette actualité explique sans doute le choix du titre L’histoire en résistance. La résistance dont il est question dépasse largement l’engagement clandestin de 1943-1944. Elle désigne ici une attitude intellectuelle fondée sur la vigilance, le doute méthodique et la confrontation permanente des sources. Résister consiste à refuser les explications simplistes, les récits identitaires et les instrumentalisations politiques du passé. L’historien devient ainsi un acteur essentiel de la vie démocratique, parce qu’il contribue à préserver un espace de vérité face aux idéologies.
Ce livre collectif se distingue par la qualité exceptionnelle de ses contributeurs : médiévistes, historiens des guerres mondiales, spécialistes d’historiographie, de sociologie historique, d’histoire du Moyen Âge ou encore des sciences sociales croisent leurs approches dans un dialogue particulièrement fécond. Cette pluralité de regards reflète d’ailleurs l’idéal scientifique défendu par Bloch lui-même, fondé sur le débat collectif, la circulation internationale des savoirs et le décloisonnement disciplinaire. Elle restitue aussi toute la richesse de l’œuvre scientifique. Les textes inédits publiés en annexe, notamment les conférences prononcées à Cambridge en 1938, viennent compléter utilement cette réflexion en donnant accès à des documents jusqu’alors peu connus.
Si l’abondance des contributions entraîne parfois quelques répétitions, celles-ci apparaissent finalement comme le prix d’une véritable polyphonie intellectuelle. Loin d’affaiblir l’ensemble, elles soulignent la diversité des héritages laissés par l’historien et la vitalité persistante de son œuvre.
À ce titre, cet ouvrage dépasse largement le cadre de la panthéonisation pour devenir une référence qui propose une réflexion essentielle sur la fonction de l’histoire dans les démocraties contemporaines, tout en rappelant avec force que la recherche de la vérité demeure, aujourd’hui comme hier, l’une des formes les plus nécessaires de la résistance.