Al-Fasbakat, al-daftar al-thaleth (Les Facebookeries, 3e volume) d’Ahmad Beydoun, L’Orient des Livres, 2026, 396 p.
Al-Fasbakat, al-daftar al-rabe‘ (Les Facebookeries, 4e volume) d’Ahmad Beydoun, L’Orient des Livres, 2026, 448 p.
«Ce qui distingue les Libanais, hier comme aujourd’hui, de la plupart des êtres humains, c’est qu’ils ne disposent d’aucun repère leur permettant d’entrevoir l’avenir proche ou lointain », observe l’écrivain et sociologue Ahmad Beydoun dans une publication sur Facebook. De fait, au cours de la dernière décennie, l’imprévu a régné en maître dans la vie des Libanais. S’il a parfois fait jaillir l’espoir – les manifestations déclenchées par la crise des déchets de 2015, le soulèvement du 17 octobre 2019 –, cet imprévu a bien plus souvent déchaîné la catastrophe : la crise financière et économique, la pandémie de Covid-19, l’explosion du port de Beyrouth, la guerre entre Israël et le Hezbollah.
Revivre tous ces événements, retourner au moment même de leur surgissement : voilà l’expérience qu’offre la lecture des troisième et quatrième carnets des Facebookeries d’Ahmad Beydoun, qui rassemblent ses publications sur Facebook entre 2015 et 2025, et poursuivent l’entreprise amorcée par les deux premiers volumes.
Une question se pose alors : pourquoi réunir ces écrits, les arracher à l’éphémère auquel semblent les condamner les réseaux sociaux ? L’auteur lui-même y répond dans sa préface : Facebook lui a permis de s’adonner à une forme d’écriture qui l’a passionné et qui demeure assez rare en arabe, celle de l’aphorisme. Mais il ne s’agit pas pour autant d’une simple reprise de la tradition aphoristique occidentale : s’il se réclame de Pascal, de La Rochefoucauld, de Nietzsche et de Cioran, Beydoun s’en écarte néanmoins sur un point essentiel. Chez lui, l’écriture aphoristique s’enracine le plus souvent dans l’actualité : elle en est le commentaire.
L’actualité saisie sur le vif, donc, mais éclairée par un regard d’une grande acuité et transfigurée par une langue d’une rare élégance. Car Beydoun est à la fois un intellectuel d’une exceptionnelle lucidité et l’un des grands stylistes arabes contemporains. Tout événement devient ainsi, au fil des jours, un matériau d’écriture que l’auteur façonne avec une étonnante liberté : il en tire aussi bien une maxime ciselée qu’une boutade spirituelle ou une réflexion approfondie sur l’histoire et la société.
Toutefois, un fil rouge traverse ces deux Carnets de part en part, en dépit de la diversité des tons et des sujets : l’idée que le système politique libanais, fondamentalement non viable, est devenu une machine à produire des catastrophes. Ce système se caractérise par la conjonction du sectarisme confessionnel et de la corruption endémique. Mais il ne s’agit ni d’un simple partage du pouvoir entre communautés religieuses ou ethniques, ni d’une corruption au sens ordinaire du terme. Au Liban, sectarisme et corruption sont les deux faces d’une même médaille : l’État est méthodiquement mis au service des chefs communautaires, qui en détournent les institutions et en pillent les ressources pour asseoir leur pouvoir.
Selon Beydoun, ce système est l’héritier direct de la guerre civile, dont il perpétue certaines logiques. Plus encore, il est à l’origine de la plupart des catastrophes qui ont successivement frappé le Liban au cours de la dernière décennie. Face à ce constat, l’auteur esquisse une issue : un État laïc où toute discrimination fondée sur l’appartenance confessionnelle serait pénalisée, comme le sont, dans de nombreux pays, les discriminations raciales ou de genre.
Une telle solution ne peut voir le jour sans un vaste mouvement populaire résolu à rompre avec le confessionnalisme. Le soulèvement du 17 octobre 2019 avait un temps laissé entrevoir cette possibilité, avant que l’espoir ne s’évanouisse comme un mirage. Les réflexions de Beydoun sur le Liban sont, de fait, empreintes d’un profond désenchantement, d’un pessimisme qu’il revendique à plusieurs reprises, notamment en faisant sienne cette phrase de Claude Lévi-Strauss : « Ce n’est pas un monde que j’aime. » Mais ce pessimisme ne mène nullement au désespoir : il nourrit au contraire une exigence constante de lucidité qui pousse Beydoun à interroger les événements de l’actualité pour en saisir le sens et chercher, au cœur même des calamités qui nous accablent, des possibilités d’un avenir autre. Loin donc de la résignation, il s’agit là d’un travail patient et acharné, d’une lutte quotidienne, toujours recommencée, pour comprendre le présent ; c’est probablement ce qui explique que Beydoun ait placé en exergue du troisième volume des Facebookeries cette formule de Cioran, l’un des grands pessimistes du XXe siècle, mais en en infléchissant quelque peu le sens : « L’homme recommence chaque jour, malgré tout ce qu’il sait, contre tout ce qu’il sait. »
Tarek Abi Samra