Critiques littéraires Bande dessinée

À la découverte de Jean Echenoz

À la découverte de Jean Echenoz

L’Occupation des sols de Guy Delisle (d’après Jean Echenoz), Gallimard BD, 2026, 80 p.

La lecture d’un roman de Jean Echenoz est une expérience singulière, tant elle constitue avant tout un jeu formel : il s’agit chez lui beaucoup moins de trouver le mot juste pour décrire au mieux une idée ou une action que de créer du sens dans les choix mêmes de la forme.

« J’ai toujours eu le sentiment que le sens même des choses résidait dans le rythme des mots, des phrases, des paragraphes », disait Joan Didion, et c’est une manière de décrire ce que fait Echenoz. Dès lors, il y avait de quoi hésiter à adapter l’un de ses textes en bande dessinée. On pourrait se demander pourquoi apporter une forme nouvelle à une œuvre dont l’intérêt vient justement de sa forme première, plutôt que de l’enchaînement des événements du récit.

En amoureux d’Echenoz, Guy Delisle s’y aventure pourtant et choisit pour cela le texte court L’Occupation des sols, paru il y a bientôt quarante ans, en 1988, aux Éditions de Minuit. Un texte court était d’ailleurs un impératif, puisque Guy Delisle fait le choix de conserver l’intégralité des mots d’Echenoz.

Un choix qui ne coule pas forcément de source dans une adaptation, mais qui est certainement le bon à faire ici. Les dessins ne remplacent pas le texte, ils viennent comme un bienveillant complément.

Ce sont donc les mots d’Echenoz et leur logique interne si exaltante qui nous racontent l’histoire de Paul et de son père, Fabre, qu’un incendie prive à la fois de leur logement, de leurs souvenirs et de leur épouse/mère. Les tours de passe-passe de rythme et d’ellipse, caractéristiques d’Echenoz, nous sautent à la figure dès la première phrase : « Comme tout avait brûlé – la mère, les meubles et les photographies de la mère – pour Fabre et le fils Paul, c’était tout de suite beaucoup d’ouvrages. » Et voilà Paul et Fabre qui vivent les semaines de deuil, avec pour seule trace de la mère disparue une publicité géante la représentant, peinte sur une façade d’immeuble.

Le texte est donc là, avec la manière qu’a Echenoz de faire confiance au lecteur en n’étant jamais dans l’explication ou la description laborieuse.

Au fond, la prouesse des dessins de Guy Delisle est peut-être justement de ne pas parasiter ce texte, de ne pas nous en faire sortir, de se placer à la bonne distance, comme s’il était lecteur avec nous, mais lecteur éclairant. Pour nous, c’est comme si, au lieu de lire Echenoz, on se le faisait conseiller. Guy Delisle fait dans cette adaptation une déclaration d’amour à l’auteur, et nous dit : « J’aime beaucoup Echenoz, laissez-moi vous accompagner dans sa lecture ou sa découverte. Et je le ferai en dessins. »

Est-il de plus agréables découvertes que celles qui sont le fruit d’un conseil amical ? Pour ceux qui n’auraient pas encore lu Echenoz, laissez-vous prendre par la main par Guy Delisle. Pour ceux qui connaissent Echenoz, parlez-en avec lui le temps d’une lecture. Car c’est bien là que réside le plaisir de cette adaptation en bande dessinée : c’est un instant de partage.


L’Occupation des sols de Guy Delisle (d’après Jean Echenoz), Gallimard BD, 2026, 80 p.La lecture d’un roman de Jean Echenoz est une expérience singulière, tant elle constitue avant tout un jeu formel : il s’agit chez lui beaucoup moins de trouver le mot juste pour décrire au mieux une idée ou une action que de créer du sens dans les choix mêmes de la forme.« J’ai toujours eu le sentiment que le sens même des choses résidait dans le rythme des mots, des phrases, des paragraphes », disait Joan Didion, et c’est une manière de décrire ce que fait Echenoz. Dès lors, il y avait de quoi hésiter à adapter l’un de ses textes en bande dessinée. On pourrait se demander pourquoi apporter une forme nouvelle à une œuvre dont l’intérêt vient justement de sa forme première, plutôt que de...
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