Critiques littéraires Critique

La sérénité retrouvée d’Emmanuel Carrère


La sérénité retrouvée d’Emmanuel Carrère

Georgia Makhlouf

Sans surprise, Kolkhoze, le dernier livre d’Emmanuel Carrère caracole en tête des ventes et figure sur presque toutes les listes de prix. Il a d'ailleurs obtenu, le 5 novembre, le prix Médicis. Le livre est foisonnant, il fait 560 pages, mais on a l’habitude de livres épais avec lui, et son écriture est si incroyablement limpide, fluide, directe, proche, qu’elle donne au lecteur l’impression qu’il lui parle comme à un ami, avec complicité et humour. Il ne manque d’ailleurs pas de l’aider à se repérer dans cet ouvrage volumineux, lui rappelant des épisodes déjà contés, ou le renvoyant à des numéros de pages où il pourra se rafraîchir la mémoire sur certains des très nombreux personnages déjà évoqués (« rappelez-vous, à la page 249 de ce livre », par exemple). La grosseur du livre n’est donc jamais un obstacle, au contraire, elle est la promesse d’une conversation qui se prolongera jusque tard dans la nuit et à laquelle on ne mettra fin que lorsqu’on tombera de sommeil.

Le titre, avant tout, exprime une immense tendresse pour cette mère qui vient de mourir, cette mère qui rassemblait autour d’elle ses trois enfants dans la chambre parentale lorsque le père était absent, pour qu’ensemble, ils fassent kolkhoze. Mais ce titre a également la capacité de relier plusieurs fils rouges qui parcourent le livre : l’histoire de la Russie, dont Hélène Carrère d’Encausse était l’éminente spécialiste mais qui devint aussi l’un des centres d’intérêt de son fils ; l’enfance du narrateur et l’amour immense, même si souvent chahuté, qu’il porta à sa mère ; et la fin de vie de cette mère, admirable de stoïcisme et lumineuse malgré le chagrin. Il dira d’ailleurs à La Grande Librairie que Kolkhoze est son livre « le plus lumineux ».

Ce livre est donc, on l’a beaucoup souligné, une histoire de famille, comme de nombreux autres ouvrages parus en cette rentrée. Mais c’est évidemment une histoire de famille étroitement liée aux grands bouleversements de l’Histoire, celle de l’Union soviétique et de l’Europe en particulier. Hélène Carrère d’Encausse est née Zourabichvili, d’un père géorgien et apatride et d’une mère russe, aristocrate et apatride elle aussi. La grande question de sa vie aura été : comment se construire dans la société française quand son père est une sorte de « paria » à propos duquel elle a observé, sa vie durant, un épais silence. Car Georges Zourabichvili, exilé en France dans les années 20, a été interprète pour les Allemands à Bordeaux et très vraisemblablement collabo. Il sera exécuté à la Libération dans des circonstances qui ne seront jamais élucidées et sa famille ne pourra pas lui offrir de sépulture. Tout cela, Carrère l’a déjà exploré dans un ouvrage précédent, Un roman russe, avec âpreté et sarcasme. Provoquant une onde de choc qui a longtemps déstabilisé sa mère et toute la famille et a provoqué beaucoup de douleur et de rancœur. Il y revient donc ici, d’une façon infiniment plus apaisée qui, sans modifier fondamentalement ce que l’on sait de la figure si dérangeante de ce grand-père, en parle sans acrimonie et avec davantage de compréhension pour l’attitude de sa mère face à cette tragédie intime. Tant et si bien que l’on peut envisager le projet de ce livre comme celui d’une réconciliation, déjà à l’œuvre dans les relations infiniment adoucies qu’il entretient avec elle, et consignée par l’écriture dans ce livre, celui de la sérénité retrouvée.

Le portrait qu’il dresse de sa mère évite bien évidemment tous les pièges de l’hagiographie. Il souligne les admirables qualités de celle qui fut avant tout une travailleuse acharnée, une grande amoureuse des livres, une personne infiniment généreuse et qui ne se plaignait jamais, même au plus fort des tempêtes, adepte du « never complain, never explain ». Mais il raconte aussi sa raideur, son autorité extrême, son goût pour les mondanités. Et ce mari dont elle se détourna « sans appel », qui occupait dans la famille la même place que dans l’appartement, celle de « la chambre du fond » et qui dut traverser une détresse infinie, tant il continua, lui, à aimer cette femme jusqu’au bout de sa nuit. Carrère lui consacre de longs chapitres pleins d’affection, mais face à la « gloire de ma mère », il ne peut que prendre acte du « déclin de mon père ».

Au détour de ces pages, consacrées essentiellement à évoquer les différentes strates de sa double généalogie, l’auteur brosse à grands traits son autoportrait et ne se ménage pas. Il se décrit par exemple comme « un écrivain français, maussade, maladroit, qui écrit peut-être de bons livres, on ne sait pas, mais n’impressionne pas la pellicule » ; et plus loin : « je n’ai pas le courage de mes opinions, en plus je parle mal anglais ». Il évoque aussi sa bipolarité et sa difficulté à entretenir des relations amoureuses durables, toutes choses sur lesquelles il a déjà écrit. Mais à présent on le sent apaisé, engagé à nouveau dans une relation bienfaisante et surtout, ayant vidé son sac où il ne reste plus, au fond, qu’amour et admiration pour sa mère et ses proches.

Kolkhoze d’Emmanuel Carrère, P.O.L. éditeur, 2025, 560 p.

Sans surprise, Kolkhoze, le dernier livre d’Emmanuel Carrère caracole en tête des ventes et figure sur presque toutes les listes de prix. Il a d'ailleurs obtenu, le 5 novembre, le prix Médicis. Le livre est foisonnant, il fait 560 pages, mais on a l’habitude de livres épais avec lui, et son écriture est si incroyablement limpide, fluide, directe, proche, qu’elle donne au lecteur l’impression qu’il lui parle comme à un ami, avec complicité et humour. Il ne manque d’ailleurs pas de l’aider à se repérer dans cet ouvrage volumineux, lui rappelant des épisodes déjà contés, ou le renvoyant à des numéros de pages où il pourra se rafraîchir la mémoire sur certains des très nombreux personnages déjà évoqués (« rappelez-vous, à la page 249 de ce livre », par exemple). La grosseur du livre n’est...
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