L’écrivain français Emmanuel Carrère, lauréat du prix Médicis 2025 pour « Kolkhoze » (P.O.L), fresque intime consacrée à sa mère, l’historienne Hélène Carrère d’Encausse. Photo AFP
« Cela fait plaisir de recevoir le Médicis parce que c’est vraiment un prix littéraire », a déclaré Emmanuel Carrère, sourire tranquille, dans le restaurant La Méditerranée à Paris, où le jury, composé de neuf écrivains, a dévoilé mercredi son palmarès. La veille, le Goncourt couronnait Laurent Mauvignier pour La maison vide. Carrère, lui, n’en éprouve aucune amertume : « Je trouve ses livres très beaux. Et puis, j’ai eu zéro voix au Goncourt, c’est amusant. » Paru chez P.O.L, Kolkhoze s’impose comme le livre phare de la rentrée littéraire : 550 pages de récit à la fois intime, historique et méditatif, centré sur la figure de sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, décédée en 2023. L’ancienne secrétaire perpétuelle de l’Académie française, spécialiste de l’Union soviétique, fut une personnalité publique hors du commun : fille d’exilés géorgiens et russes, femme d’influence et d’autorité, souvent aussi distante qu’admirée.
Emmanuel Carrère y mêle souvenirs, portraits, digressions et autofiction, dans ce ton reconnaissable entre tous : cette douceur ironique, ce mélange d’humilité et de lucidité, cette manière de plier le réel à la mélancolie. Le titre, Kolkhoze, emprunté au vocabulaire soviétique, désigne à la fois la ferme collective de l’URSS et le nom affectueux d’un rituel familial : celui d’une mère qui, rarement tendre, acceptait parfois de partager son lit avec ses enfants.
Héritages et désaffections
Le roman – ou plutôt l’autobiographie déguisée – traverse quatre générations, des exils du Caucase à l’après-guerre français, jusqu’à la guerre en Ukraine. « Depuis 2022, je ressens une sorte de désaffection pour la Russie, un pays que j’ai passionnément aimé », confie Emmanuel Carrère, évoquant la douleur de voir la patrie rêvée de sa mère s’enfoncer dans la violence et la propagande.
Sous le portrait filial affleure le règlement de comptes : l’auteur n’épargne pas les zones d’ombre d’Hélène Carrère d’Encausse, son admiration pour des figures controversées comme Maurice Bardèche, son aveuglement face à Poutine, ou encore la froideur de ses amours conjugales. Les dernières pages, bouleversantes, accompagnent les morts rapprochées de ses parents, à 94 et 95 ans : un double adieu écrit avec la justesse d’un fils et la retenue d’un écrivain.
À 67 ans, Emmanuel Carrère rejoint donc une nouvelle fois le cercle des lauréats de l’automne littéraire, après le Femina en 1995 pour La classe de neige et le Renaudot en 2011 pour Limonov. « S’il n’y avait pas la perspective d’écrire, je ne saurais pas très bien comment m’y prendre avec le réel », confiait-il récemment au Figaro littéraire. Kolkhoze prouve que cette nécessité d’écrire reste intacte, au point de transformer la mémoire en matière vivante.
Le Médicis a également distingué cette année la Britannique Nina Allan pour Les bons voisins (Tristram) dans la catégorie roman étranger, et Fabrice Gabriel pour Au cinéma Central (Mercure de France) dans la catégorie essais, tandis qu’un prix spécial saluait l’œuvre du Hongrois Péter Nádas.
Un écrivain entre les mondes
Depuis L’adversaire jusqu’à Yoga, Emmanuel Carrère explore inlassablement la frontière mouvante entre fiction et réel. Journaliste, cinéaste, scénariste, il bâtit livre après livre une œuvre où la quête de vérité passe par l’exposition de soi. Kolkhoze, roman russe et français à la fois, s’inscrit dans cette lignée : un vaste chantier intime où se rejoue la tension entre amour et loyauté, lucidité et pardon.
Les critiques, unanimes ou presque, saluent « un grand Carrère » (Le Monde), « magistral » (Le Nouvel Obs), « superbe » (Télérama). À en croire son éditeur Frédéric Boyer, le livre se vend déjà « très bien » et ses droits ont été achetés dans une trentaine de pays.
Reste, au fond, une phrase qui résume tout : Kolkhoze est moins une biographie maternelle qu’un roman du lien. Ce lien qu’on tisse, qu’on brise, qu’on réécrit pour continuer à vivre.



