La romancière mauricienne Nathacha Appanah prix Femina 2025. Photo Joel SAGET/AFP
Il aura fallu vingt ans et deux féminicides pour que Nathacha Appanah rouvre les portes de sa nuit et transforme la douleur en littérature. En une très bonne littérature puisque son roman d’une intensité rare sur la violence conjugale et la reconstruction, La Nuit au cœur (Gallimard), a été couronné du prix Femina. Dans ce roman grave et lumineux, Appanah évoque deux féminicides survenus à vingt ans d’intervalle, ainsi qu’un épisode personnel d’emprise. La première victime, Chahinez Daoud, mère de famille algérienne de 31 ans, a été tuée en 2021 à Mérignac par son mari. La seconde, Emma, cousine de la romancière, a trouvé la mort à l’île Maurice en 2000, écrasée volontairement par son époux. Quant à la narratrice, elle affronte les souvenirs d’une relation destructrice dont elle est sortie vivante. « Aucune photo de moi entre dix-neuf et vingt-cinq ans. C’est l’angle mort de ma vie », confiait Appanah à l’AFP. Longtemps, elle a refusé de revenir sur cette période. C’est le meurtre de Chahinez Daoud, survenu à quelques kilomètres de chez elle, qui a déclenché l’écriture du roman : « C’est à ce moment-là que j’ai su que je pouvais en faire une œuvre littéraire, pas seulement un témoignage. »
Loin du simple récit intime, La Nuit au cœur dissèque les mécanismes de l’emprise et met en lumière les angles morts de la société face aux violences faites aux femmes. Appanah observe sans juger : comment un rapport de domination s’installe-t-il ? Pourquoi certains hommes passent-ils à l’acte et d’autres non ? « C’est un livre que j’ai eu le privilège d’écrire parce que je suis là », dit-elle souvent, comme un leitmotiv, lors de ses entretiens avec la presse. Ce privilège, elle le transforme en responsabilité : celle de nommer l’indicible. Sa prose, d’une sobriété tranchante, fait de la douleur un exercice de lucidité.
De Mahébourg à Paris : un parcours entre journalisme et littérature
Née le 24 mai 1973 à Mahébourg, sur la côte sud-est de l’île Maurice, Nathacha Appanah est issue d’une famille d’engagés indiens arrivés à la fin du XIXᵉ siècle. Après des études de journalisme, elle débute dans la presse mauricienne avant de s’installer en France à la fin des années 1990. Elle collabore alors avec Radio Suisse Romande, Géo Magazine et Viva Magazine, avant de se consacrer entièrement à l’écriture.
Son premier roman, Les Rochers de poudre d’or (Gallimard, 2003), retraçant l’histoire des travailleurs indiens dans les plantations de canne à sucre, reçoit le prix RFO du livre. Suivent Blue Bay Palace (2004), Le Dernier frère (2007), En attendant demain (2015), Tropique de la violence (2016, prix Femina des lycéens, prix France Télévisions), Le Ciel par-dessus le toit (2019) et La Mémoire délavée (2023), tous publiés chez Gallimard.
En 2023, elle est nommée titulaire de la chaire d’écrivain en résidence à Sciences Po Paris, succédant à Kamel Daoud et Patrick Chamoiseau, une reconnaissance qui consacre à la fois son exigence stylistique et la portée humaniste de son œuvre.
Une consécration dans le paysage littéraire français
Le prix Femina a été remis au musée Carnavalet – Histoire de Paris, à la veille des prix Goncourt et Renaudot, et deux jours avant le Médicis, trois autres distinctions majeures de la rentrée littéraire. Nathacha Appanah a été choisie à l’issue d’un second tour par un jury exclusivement féminin composé de douze membres, qui a préféré La Nuit au cœur aux quatre autres romans finalistes : Au grand jamais (Gallimard) de Jakuta Alikavazovic ; Un mal irréparable (Mialet-Barrault) de Lionel Duroy ; Le Monde est fatigué (Finitude) de Joseph Incardona et La Maison vide (Minuit) de Laurent Mauvignier.
En 2024, le prix avait récompensé Miguel Bonnefoy pour Le Rêve du jaguar (Rivages). Le prix Femina du roman étranger revient cette année à John Boyne pour Les Éléments (Lattès), tandis que le prix Femina de l’essai distingue Marc Weitzmann pour La Part sauvage (Grasset), un hommage à Philip Roth.
En honorant Nathacha Appanah, le prix Femina salue une voix majeure de la littérature francophone contemporaine. Depuis ses débuts, l’auteure interroge les zones d’ombre de l’histoire et de la conscience humaine : migrations, violence, exil, transmission. La Nuit au cœur prolonge cette quête, en y ajoutant la force du témoignage intime.
Son roman s’impose comme un texte essentiel sur la violence, la survie et la responsabilité d’écrire, un livre où la littérature devient à la fois refuge et résistance.



