Photo d’illustration Bigstock
« Octobre rose » est bien plus qu’une campagne de sensibilisation au dépistage du cancer du sein.
C’est un temps fort de l’année où l’on met en lumière les avancées médicales, mais aussi les parcours de femmes marqués par la force, le courage, le combat et la résilience.
Au-delà de la prévention, « Octobre rose » nous invite aussi à réfléchir à l’après, à la vie qui continue après la maladie.
Chaque année, des milliers de femmes en âge de procréer se voient diagnostiquer un cancer du sein. Si les progrès thérapeutiques ont considérablement amélioré les taux de survie, les traitements – notamment la chimiothérapie, la radiothérapie ou l’hormonothérapie – ne sont pas sans conséquence sur la fertilité. Pour ces femmes, la lutte ne se limite pas à vaincre la maladie, elle englobe aussi la préservation d’un avenir possible, celui de la maternité.
L’important, c’est d’en parler à temps avec la femme qui a le diagnostic de cancer du sein. Souvent par manque d’information ou parce que l’urgence prend le dessus, ces questions ne sont pas abordées. Parler de fertilité dans le contexte d’un cancer peut sembler paradoxal, voire secondaire. Et pourtant, pour beaucoup de patientes, l’idée de donner la vie après la maladie représente un moteur, un symbole d’espoir, de renaissance et de projection vers l’avenir, et fait également partie du combat. Face à cette double épreuve, il est indispensable que le corps médical informe et accompagne précocement les femmes sur les options de préservation de la fertilité (PF) : notamment la congélation d’ovules (ou ovocytes matures MII) ou la congélation du tissu ovarien (CTO –
moins utilisée dans le contexte de cancer du sein).
Les progrès des traitements permettent aujourd’hui d’atteindre des taux de survie élevés, même dans les formes agressives du cancer du sein. Mais la chimiothérapie, notamment, peut endommager les ovaires et entraîner une insuffisance ovarienne (ménopause) précoce ou une infertilité permanente. Ce sujet est d’autant plus important que 5-6 % des cancers du sein sont diagnostiqués chez des femmes de moins de 40 ans, et que moins de 10 % de ces cas sont d’origine héréditaire (Société canadienne du cancer). Pour ces jeunes patientes, souvent sans enfants ou en désir de maternité, le diagnostic s’accompagne d’une immense incertitude face à l’avenir.
Heureusement, des solutions existent. La plus utilisée est la vitrification des ovules – une technique de congélation ultrarapide des ovules, reconnue depuis 2006 comme méthode sécuritaire et efficace, selon des publications scientifiques.
Le processus suit plusieurs étapes : une stimulation ovarienne de 8 à 12 jours, avec surveillance hormonale et échographique ; une ponction des ovules, réalisée sous sédation dans une clinique spécialisée en procréation médicalement assistée et fécondation in vitro ; la congélation des ovules matures, en vue d’un usage futur.
L’objectif est de récolter entre 8 et 15 ovules matures (en métaphase II), un nombre optimisé selon l’âge et la réserve ovarienne de la patiente, pour maximiser les chances de grossesse.
Dans la grande majorité des cas, il est possible de réaliser ce processus sans retarder la chimiothérapie. En effet, un délai naturel de 2 à 6 semaines existe souvent entre la chirurgie mammaire (mastectomie ou tumorectomie) et le début de la chimiothérapie. Ce délai peut être mis à profit pour effectuer la PF.
Toutefois, toute stratégie de PF ne doit en aucun cas compromettre la sécurité des patientes, ni altérer le pronostic du cancer du sein. De plus, la décision d’envisager une grossesse future ne peut être prise qu’après une rémission complète et avec l’accord préalable de l’oncologue.
Des protocoles spécifiques sont utilisés chez les femmes atteintes d’un cancer du sein, en particulier les formes hormono-sensibles. Grâce à l’ajout du Létrozole (FEMARA), un inhibiteur de l’aromatase (une enzyme responsable de la synthèse d’une hormone sexuelle féminine), les taux d’œstrogènes sont maintenus à des niveaux sécuritaires. Des études de suivi jusqu’à 10 ans confirment que cette stratégie n’augmente pas le risque de récidive de cancer du sein.
Notre équipe, au Centre de procréation assistée du CHU Sainte-
Justine de l’Université de Montréal, a récemment publié, en juin 2025 dans la revue Human Reproduction, une étude évaluant la préservation de fertilité chez les femmes jeunes et adolescentes atteintes de cancer.
Les résultats sont éloquents : le diagnostic le plus fréquent dans la tranche d’âge de 26 à 35 ans est le cancer du sein ; le nombre moyen d’ovules matures obtenues après stimulation ovarienne est de 9,7 ; la durée moyenne de stimulation ovarienne est de 10,4 jours ; la sécurité de la procédure à court terme a été confirmée, sans complications majeures.
Ces données renforcent la légitimité de la vitrification des ovules comme outil fiable, rapide et sécuritaire, même dans un contexte oncologique urgent.
Pour garantir à la fois sécurité médicale et soutien émotionnel, la PF doit être encadrée par une équipe multidisciplinaire spécialisée. Cette approche permet une décision éclairée, alignée avec les objectifs de vie de la patiente. Ce comité devrait idéalement comprendre : un oncologue, un gynécologue spécialiste en endocrinologie de la reproduction et infertilité, une infirmière clinicienne, un psychologue, un embryologiste et un éthicien clinique.
La PF n’est pas un luxe ou un traitement accessoire. Elle est désormais considérée comme une composante indispensable et incontournable de la prise en charge des jeunes patientes atteintes d’un cancer du sein. Elle améliore non seulement la qualité de vie, mais contribue aussi à la reconstruction du projet de vie après la maladie.
Pouvoir offrir à une femme jeune ou une adolescente le choix de préserver sa fertilité, c’est lui redonner du pouvoir sur son avenir. C’est lui dire qu’il est possible de guérir – et de continuer à rêver. En ce mois d’« Octobre rose », rappelons que vaincre le cancer du sein, c’est aussi protéger les espoirs et les aspirations de celles qui le combattent. Mais ce combat est aussi éthique et sociétal. Il interroge le système de soins sur sa capacité à proposer des parcours de santé véritablement intégrés, qui considèrent la femme dans sa globalité – patiente, mais aussi potentielle mère, citoyenne et actrice de son avenir.
En résumé, préserver la fertilité n’est pas seulement une question biologique, c’est une manière de préserver l’espoir. C’est offrir, après l’épreuve dure et amère de la maladie, la chance de créer la vie.
Pr Élias M. DAHDOUH,
MD, MSc, FRCSC, REI
CHU Sainte-Justine, Montréal
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